Piétou, hameau d’Aidel
Je tambourine des deux poings contre la porte grise. Les coups résonnent à l’intérieur de la bâtisse, mais ne suscitent aucune réponse. Il devrait pourtant avoir fini sa journée à cette heure-ci. Je me masse les yeux. Constante en cette saison, la lumière éclatante rebondit sur le panneau immaculé, et me renvoie sans l’atténuer la clarté diffuse du ciel blanc.
— Ivan, c’est Ulysse, tu es là ?
Évidemment, quand on a besoin de lui… Je force de tout mon poids sur la poignée, et inflige un coup de pied rageur contre le battant. La porte ne bouge pas. Je ne suis pas même parvenu à en écailler la peinture.
Vaincu, je déambule sur la terrasse de planches larges qui encercle la maison, puis reviens m’adosser au vantail muet. Érigée à l’extrémité de la passerelle qui forme l’artère principale du hameau, la bâtisse se compose d’une vaste membrane hémisphérique encadrée par deux murs porteurs. Le bombé gris de l’enveloppe résulte de la légère pression positive conservée à l’intérieur de la structure. Comme toutes les constructions du pays, elle est conçue pour préserver ses occupants des agressions extérieures, notamment grâce à un réseau de pilotis, qui la maintiennent à distance de la flore invasive aussi bien que des irrégularités du sol instable. Cette structure austère et incolore est le domicile du chef de la périgarde locale. Le lieu s’accorde à merveille avec son propriétaire.
— Si je vois une rayure sur la porte, tu devras trouver un autre endroit où dormir.
La voix derrière moi est cassante. Comme un enfant pris en faute, je m’écarte du vantail dans un sursaut, et fais face au nouvel arrivant. Je domine mon frère aîné d’une bonne tête, mais son autorité naturelle inverse nettement le rapport d’échelle. Quinze années nous séparent, et forment un fossé infranchissable entre nous. À l’âge où je me forgeais mes premiers souvenirs, Ivan avait déjà quitté la maison familiale, et ses rares visites n’avaient su faire germer entre nous le début d’une vraie relation fraternelle. Beaucoup sont surpris d’apprendre que nous sommes apparentés. Là où je suis tout en verticalité, Ivan exhibe une carrure massive, et des bras pétris de force brute. À mon visage fin et presque imberbe, surmonté de cheveux ras, il oppose sa face anguleuse, sa barbe taillée, et son front proéminent. En haut de cette falaise autoritaire s’élance une épaisse crinière noire, qui vient sceller notre dissemblance. Notre nom seul nous rattache. Un nom qui racle comme le vent sur les rochers. Meresh. Deux frères qui se toisent, comme deux étrangers face à face, avec pour lien unique leur ascendance commune. Je suis à la fois vexé et furieux qu’Ivan soit parvenu à s’approcher aussi près sans que je décèle sa présence. Je fulmine :
— Ils allaient me faire la peau ! J’étais à deux doigts d’être rattrapé. Vous n’êtes pas censés nettoyer les chemins ? Il y a un énorme buisson noir en plein milieu, à moins de deux milles du village. Et je peux te le confirmer, il est virulent. Vous bossez de temps en temps à la périgarde ?
Mon frère traite mes gesticulations avec indifférence, et me considère d’un regard vide pendant que je m’embourbe dans ma diatribe. Je forme un espace accusateur entre mes doigts.
— C’est passé à ça. Il faut envoyer du monde, il faut…
Impatient de regagner sa demeure, il m’interrompt :
— On est au courant, mais tous mes gars sont occupés. Le buisson sera canalisé vers le bas de la dune et ne devrait plus poser de problème. C’est l’affaire de deux ou trois jours. D’ici là, face à un amas sombre, dévie ta route, et maintiens une distance d’au moins cinquante pas. Si impossible…
— … fais demi-tour ou attends l’arrivée de la périgarde. Merci, je connais le refrain.
Irrité par sa condescendance, j’enrage surtout de ne pas parvenir à conjurer la peur qu’il m’inspire. Dès que nous nous trouvons ensemble, je perds tous mes moyens. Ivan esquisse un pas sur la passerelle.
— Il y a autre chose ? Dans le cas contraire, j’aimerais rentrer chez moi !
Il interprète mon silence comme une affirmation, me dépasse sans un mot, et pénètre à l’intérieur de la maison. Avant de clore définitivement le vantail, il ajoute :
— Je partirai tôt demain pour préparer la cérémonie. Débrouille-toi pour être à l’heure. Ou ne viens pas, comme tu préfères.
J’ai envie de projeter sur la porte close toute ma hargne, mais je n’émets qu’un claquement sec lorsque je referme les mâchoires. Je laisse passer quelques secondes, le temps de surmonter le deuil de mon amour propre, puis contourne la maison afin de gagner le cabanon mansardé qui y est adossé. Je repousse le hayon, et entre enfin chez moi, apaisé par l’odeur familière de ce réduit qui me sert de foyer depuis bientôt deux ans. La chambre tout entière tient dans mon champ de vision. Un lit, un bureau, deux étagères, et le meuble de cuisine forment un assemblage hétéroclite autour du revêtement jaune pâle du plancher. Séparé du reste de la pièce par un rideau en arc de cercle, le coin salle de bain occupe l’angle au fond à droite. J’écarte une pile d’habits froissés, et je dépose mon paquetage près de la porte. L’altercation fraternelle a fini d’épuiser mon surplus d’énergie, et la frustration laisse maintenant place à la lassitude. Le rangement sera pour une autre fois. Je me laisse tomber sur le lit, l’esprit troublé par les événements de la journée.
Plus tôt dans la soirée, quand j’avais entamé l’ultime montée vers la centrifugeuse, le sifflement sourd et cyclique des pales de la turbine avait accompagné mon ascension. Plus qu’une merveille d’architecture, l’usine éolienne constitue le cœur économique d’Aidel, et le symbole du triomphe technique de notre espèce. Après une journée à arpenter le désert, sa musique familière avait annoncé mon retour à la civilisation. Pourtant, de longues minutes s’étaient écoulées avant que ne cessent les tremblements qui agitaient mes mains. J’ai attendu d’être remis de mes émotions pour grimper sur la passerelle par le petit escalier d’accès. Après un dernier regard en arrière, je me suis dirigé à pas lents vers le village. Sous les lattes disjointes du tablier du pont, les tuyaux chargés des substances concentrées suivaient le sentier du laboratoire jusqu’aux citernes de stockage, à l’autre extrémité du hameau. J’avais emprunté ce même chemin dans le sens opposé, quand j’étais parti pour ma course aux premières heures de la journée, mais un siècle semblait s’être écoulé depuis. Sur la passerelle, je n’ai pas rencontré âme qui vive. La majorité des travailleurs avaient déjà regagné leurs foyers, et le village était désert. C’était d’ailleurs pour le mieux, car ma peur s’était peu à peu muée en une colère sourde, nourrie par un sentiment d’injustice. Quand je suis arrivé chez Ivan, mon état d’énervement se trouvait à son paroxysme, d’où l’altercation qui avait suivi. À présent vidé de mon trop-plein d’émotions, je me hâte de répondre à l’appel insistant du sommeil, pressé d’oublier cette journée, et son cortège de désagréments.
La matinée est déjà bien avancée quand une douleur aiguë au front me sort de ma léthargie. La blessure de la veille se rappelle à mon bon souvenir. Un rapide examen m’apprend que ma peau a encore enflé et que la plaie n’est toujours pas refermée. J’aurais dû m’en occuper en arrivant. À l’aide d’une pince effilée, je nettoie consciencieusement la chair à vif en prenant soin d’en ôter chaque fragment de corps étranger. Je saisis un petit casier grillagé sur l’étagère, au-dessus du lavabo. Le panier contient une vingtaine de pots transparents. J’en choisis un, rempli d’une pâte orangée, et me place face au miroir mural, pour en étaler une faible dose sur mon front meurtri. L’inflammation luisante se résorbe sur le champ. Je sélectionne ensuite un baume vert pâle, dont l’application finit d’effacer les dernières traces du choc. Satisfait d’avoir retrouvé une apparence civilisée, je passe le plus clair de la matinée à mettre de l’ordre dans mon logis. Dans la baignoire, je brosse les vêtements utilisés lors de mon voyage de la veille, et les laisse macérer dans une solution désinfectante, pendant que je range un à un les bibelots abandonnés à travers la pièce. Mon sac à dos reste bientôt l’ultime anomalie poussiéreuse du lieu, mais je n’ai ni le courage ni l’envie d’y toucher. À la place, je décide de m’octroyer un moment de détente, et ouvre grand les portes du placard de la cuisine. J’en extrais trois boîtes rondes et plates, dont deux sont affublées de la mention « Demi-journée » en capitales d’imprimerie, et une autre libellée « Vitalité ». Sous les approbations de mon estomac, je retire de chaque conteneur une galette blanche et grumeleuse, que je fais réchauffer au four, jusqu’à ce qu’un délicat fumet s’échappe du petit compartiment. J’emballe dans une grande feuille isolante les galettes, qui ont maintenant triplé de volume, et j’embarque le tout à l’extérieur.
Une belle journée d’été s’annonce, chaude et nimbée de lumière brumeuse. Je ferme un instant les yeux tandis que la brise achève de réveiller mon corps engourdi. Pour me libérer les mains, je place entre mes dents le paquet contenant mon déjeuner, et agrippe le rebord supérieur de la cloison pour me hisser sur le toit de toile tendue qui recouvre ma chambre. Les bras en balancier, je remonte la pente instable jusqu’à la paroi de la résidence d’Ivan. Un second muret à escalader, et me voilà sur la coupole gonflée qui coiffe le corps principal du bâtiment. Ivan serait furieux de me voir ainsi arpenter la précieuse membrane, mais je sais qu’il est déjà parti préparer les festivités, et c’est sans scrupules que je me laisse tomber sur l’enveloppe rebondie. Enfoncé dans mon matelas improvisé, je savoure le repas réparateur, les yeux perdus dans le paysage.
Ivan a établi sa résidence à la lisière du hameau de Piétou, la partie amont de la commune d’Aidel. Devant moi s’étale un panorama accidenté et sauvage, troublé seulement par quelques tourbillons de chaleur. J’affectionne ces moments de contemplation solitaire face aux éléments. Ils me permettent de me projeter vers des voyages futurs, et je m’amuse à suivre des yeux les sentiers à peine visibles qui disparaissent dans l’inconnu. Situé à l’extrême nord du Dinex, la seconde des cinq péninsules qui bordent le pays de Naïm, Aidel marque le dernier arrêt sur la passerelle interurbaine. Au-delà, seules des pistes balisées mènent les rares prospecteurs jusqu’aux bourgades environnantes. Îlot habité au cœur du désert, l’agglomération s’étale au sommet de deux dunes adjacentes, reliées entre elles par un câble qui enjambe le vallon. Le hameau de Piétou et sa centrifugeuse occupent la butte amont, tandis que sa voisine accueille le noyau historique du village, ainsi que la grande majorité de la population.
On vit à Aidel en bonne intelligence, et les natifs du coin y finissent généralement leurs jours. Pourtant, la seule pensée de vieillir ici suffit à me procurer des sueurs froides, et je me suis juré qu’un jour, je quitterai cet endroit pour ne jamais y revenir. La soif insatiable du départ me ronge de l’intérieur. J’éprouve le besoin irrépressible de prendre la route, d’arpenter tous les chemins du monde, afin d’en visiter chacune des contrées. Lorsque mes parents étaient encore jeunes, toutes les nations appartenaient à une zone politique unique, une coalition que je n’ai jamais connue, car elle date « d’avant ». Avant que le Séisme ne coupe tous les contacts avec le gouvernement central, avant que le territoire ne se soit divisé en une multitude d’états inaptes, et avant que des frontières, aussi nombreuses qu’inutiles, ne procurent aux nouveaux régents le plaisir stérile de l’indépendance.
Le monde d’hier s’appuyait sur une réalité commune, où tous les peuples étaient réunis sous la bannière de ceux que l’on surnomme « les grisards ». Seules deux décennies ont suffi à en éroder le souvenir, et leur nom véritable appartient désormais au passé : les Chapéléens. Conséquence directe du Séisme, la chute des anciens maîtres semble avoir emporté avec elle toute trace de leur civilisation, condamnant leur présence millénaire à l’oubli.
Un coup d’œil à mon nuancier m’apprend qu’il est bientôt l’heure de me mettre en route. Je sors de ma rêverie à contrecœur, et quitte mon observatoire afin de regagner ma tanière. Devant le miroir, je vérifie une dernière fois ma mise. L’étoffe vert pâle de ma tunique et de mon pantalon forme un drapé léger et élégant, qui se resserre à l’approche des poignets et des chevilles. Je me sens prêt à affronter les regards, et pars à l’assaut de cette journée si particulière.
La yourte d’Énix se trouve plus avant dans le hameau. Il me suffit pour la rejoindre de suivre la passerelle principale, et de bifurquer à droite au premier embranchement. J’y serai en quelques minutes. J’ai parcouru un bon tiers du chemin, quand je croise notre voisin, qui remonte la route en sens inverse. Je le salue, mais il ne répond pas, trop occupé à reluquer mon accoutrement d’un regard narquois. Je ralentis imperceptiblement le pas. Sans prononcer un seul mot, ce nigaud a réussi à instiller le doute dans mon esprit. Ai-je l’air ridicule ? Je suis certes plus accoutumé à porter des vêtements de marche, mais je me crois tout de même capable d’ajuster correctement une tunique d’apparat sans commettre d’impair. Trop tard de toute façon pour changer de tenue, car ma destination apparaît déjà sur la droite, à hauteur du chemin suspendu. Je reconnais au premier coup d’œil la bâtisse bleu fumée, qui trône au centre de sa plate-forme circulaire. Semblable à un dé aux proportions exagérées, la construction cubique dispose de quatre façades constituées d’un grand disque de toile bombée. Le sas d’entrée dépasse en diagonale, depuis l’un des coins de l’édifice.
Je frappe trois coups contre le vantail pour y demander l’accès, et patiente à l’extérieur jusqu’à ce qu’un claquement m’informe du déverrouillage de la serrure. L’antichambre étanche est constituée d’un couloir étroit, pourvu d’une porte à chaque extrémité. Je ferme celle que je viens de traverser, et m’avance sur l’élégante mosaïque bleu nuit qui le pave sur toute sa longueur. Je considère le panneau vitré qui me sépare de la salle principale. Le visage rond et souriant de Bénédict apparaît derrière le hublot, et sa voix étouffée me parvient depuis l’autre côté.
— Tiens, encore un Ajemurien ruiné qui quémande de la nourriture. Dehors ! On ne veut pas de ça chez nous !
Amusé par un tel accueil, je lui adresse un salut amical.
— Je suis au bon numéro on dirait. Vu la taille de tes joues, il y a sûrement à grignoter pour moi.
Assis sur la banquette intégrée à la paroi, j’attends que le sas soit à nouveau pressurisé, puis pénètre dans la résidence. Un parfum frais et acidulé flatte mes narines. Énix jouit d’une superficie et d’un confort peu communs pour une personne seule. Rien que la salle centrale de son logis pourrait contenir plusieurs fois ma chambrette. Une voix aiguë perce depuis le fond de la pièce.
— Refermez la porte en douceur, pas de courants d’air !
Bénédict lève les yeux au ciel, et explique à voix basse.
— Elle est comme ça depuis que je suis arrivé, aussi tendue qu’un câble d’arrimage. Fais attention où tu poses les pieds, et mieux vaut que tu ne touches à rien.
Je trouve Énix assise sur le long canapé, le visage penché sur une combinaison de pisteur flambant neuve. Elle s’applique à débarrasser le tissu du moindre grain de poussière, et a manifestement l’intention de l’essayer, car elle revêt déjà le T-shirt moulant qui se porte en dessous. Je l’interpelle :
— Comment va la vedette du jour, pas trop le trac ?
Mon amie lâche un profond soupir.
— Salut Ulysse. Je n’en peux plus d’attendre. Vivement ce soir. Au fait, mon père t’a-t-il contacté pour une course ?
Je jette un regard noir à Bénédict, à qui j’avais mentionné ma mission d’hier, mais il se contente de hausser les épaules, l’air innocent. Énix interprète mon silence comme une réponse négative :
— Je n’arrête pas de le harceler pour qu’il travaille avec toi. Je ne comprends pas pourquoi il ne te donne pas ta chance.
Je grommelle une approbation approximative, mais mon amie est plongée dans l’épouillage de sa tenue, et ne m’écoute que d’une oreille distraite.
— Il m’a promis de te proposer quelque chose. Montre-lui de quoi tu es capable. Si tu effectues quelques courses pour lui, il te recommandera à ses relations. Je suis convaincue que tu vas lui plaire.
Peu désireux d’alimenter le sujet, je me penche pour caresser l’étoffe beige qu’elle tient entre les mains. L’emblématique uniforme de la périgarde fait office de vitrine technologique pour les ateliers de la CSH. Afin de faciliter les mouvements du pisteur, le vêtement est tissé d’un seul tenant, et épouse la morphologie de son propriétaire. Couvert des pieds au menton par cette double peau, celui-ci se trouve protégé des agressions physiques aussi bien que chimiques qu’il pourra subir sur le terrain. Le textile hydrophobe se révèle doux au toucher, malgré les motifs en relief qui en parcourent la surface. Je considère les traits tendus de mon amie.
— Si tu as besoin d’une dernière répétition avant ta démonstration, je peux te servir de partenaire.
— Tu es gentil, Ulysse, mais ça ira.
— Je me souviens encore des mouvements. Ça faisait partie des choses à connaître pour le test.
Énix pose la combinaison et me prend la main, un sourire indulgent au coin des lèvres.
— Je n’en doute pas une seconde. Si quelqu’un méritait d’être investi aujourd’hui, ce serait bien toi. Tout le monde le sait.
— À part cet aigri d’Ourmeaux, lâche Bénédict.
Je me force à rire.
— Arrêtez, ça m’est égal. Je n’aurais jamais supporté de travailler avec lui, donc tout est pour le mieux. En attendant, c’est toi qui vas décrocher la mâchoire de tous les spectateurs. « É-nix ! É-nix ! É-nix ! »
Les mains en porte-voix, je mime la foule en délire, mais mon amie n’est pas dupe, et s’abstient de tout commentaire. Des trois aspirants qui obtiennent aujourd’hui un poste permanent dans la périgarde, elle est de loin la plus petite en taille. Avec ses cheveux bruns coupés à la garçonne, elle pourrait presque passer inaperçue au milieu d’un groupe d’enfants si l’on oubliait son physique athlétique. La détermination qui flamboie dans ses yeux dissiperait cependant toute confusion, car la jeune fille douce et attentionnée que l’on devine au premier abord sait aussi glacer un opposant par la seule intensité de son regard. Outre ses dispositions naturelles, Énix a travaillé d’arrache-pied ces deux dernières années, et les sacrifices ont porté leurs fruits. Elle surclasse aujourd’hui ses condisciples dans la plupart des domaines, et est pressentie pour devenir l’une des meilleures pisteuses de sa génération. Je m’écarte du sofa quand Bénédict m’apostrophe :
— Ulysse, viens donc jeter un coup d’œil à ce que j’ai dégotté. Ce soir, nous allons faire chavirer les cœurs !
Surmonté d’une tignasse châtain désorganisée, son visage juvénile contraste avec son cou massif et sa généreuse corpulence. Son léger embonpoint est pour moi une source intarissable de railleries. Peu susceptible, il me rend volontiers la pareille. Je le rejoins, et affiche un air sceptique alors qu’il me présente fièrement un petit flacon doré.
— J’espère pour toi qu’il réalise des miracles. Où l’as-tu trouvé, et surtout : comment as-tu payé ce bijou ?
Son sourire s’étend d’une oreille à l’autre. Il attendait visiblement cette question.
— Une filière secrète dont tu ne sauras rien. La qualité de chez Pollano pour un prix défiant toute concurrence. Grâce à ce baume, on aura tous les deux la peau rayonnante. Je suis sûr qu’une certaine demoiselle ne résistera pas au charme.
Énix, qui nous écoutait d’une oreille distraite, souffle entre ses dents.
— Vous êtes ridicules. À force de vous badigeonner d’huiles périmées, vous finirez par vous trouer le cuir. Et Sœline a mieux à faire que de s’intéresser à des bricoleurs comme vous, mettez-vous ça dans le crâne.
Bénédict me flanque une grande tape entre les omoplates, qui manque de peu de me faire basculer en avant. Nous éclatons de rire. Mon camarade retrouve son calme en premier, et débouche en grande pompe le petit flacon. Après s’être appliqué consciencieusement une couche de lotion sur tout le visage, il me tend la bouteille. Avant de me livrer moi aussi à l’exercice, j’examine les joues de Bénédict.
— Le pire est que cette mixture a l’air de fonctionner.
Sa peau renvoie à présent de subtils reflets irisés, un effet très en vogue cette année. Je me badigeonne à mon tour, pendant que Bénédict parade fièrement devant Énix. En compagnie de ces deux-là, rien ne peut ternir ma bonne humeur, excepté bien sûr cette fichue cérémonie. J’aimerais tant pouvoir échapper à ce sacre des vainqueurs, et oublier à tout jamais les événements qui m’en tiennent aujourd’hui à l’écart. Mes amis n’évoquent plus le sujet en ma présence, mais leur sollicitude ne fait que raviver le souvenir de cet échec.