L’épreuve

Chez Énix

Ce que j’ai dit à Énix à propos d’Ourmeaux est vrai. Le vieil homme qui gère le centre de formation de la périgarde m’a toujours mis mal à l’aise. Ses voyages mythiques à travers le monde d’avant la séparation en impressionnent plus d’un, mais servir sous son autorité m’aurait été réellement pénible. Cela dit, échapper à cette éventualité n’offre qu’une bien maigre consolation, comparée à l’immense désillusion d’avoir échoué au concours d’entrée. Tout était écrit, pourtant. Une enfance heureuse, passée entre un père ancien guetteur et une mère pisteuse, tous deux célébrés comme des héros à des milles à la ronde. Vint ensuite l’adolescence, ingrate, mais passagère, traversée dans l’ombre envahissante d’un frère aîné qui battait tous les records de précocité. Depuis mon plus jeune âge, amis et voisins nous regardaient Ivan et moi à travers le prisme des succès de nos parents. Nous incarnions la relève. Lui a réussi. Responsable de la cellule d’Aidel à trente-cinq ans seulement, avec une dizaine de femmes et d’hommes compétents sous ses ordres. Une trajectoire exemplaire.

Quand on a annoncé que trois postes de gardiens étaient à pourvoir, on m’a logiquement vu en favori. Il est vrai qu’outre ma prestigieuse ascendance, je ne me sens jamais aussi à l’aise que dans les étendues ondulées du reg. Peu de marcheurs peuvent suivre mon rythme à travers les rochers, et j’avais passé haut la main les tests d’orientation et de connaissance du milieu naturel. Deux années de bénévolat à la périgarde m’avaient permis d’être initié très jeune au maniement de l’égide, une perche légère et modulable que les pisteurs emploient pour repousser la faune dangereuse. Le seul moment où je n’ai pas su atteindre les standards requis a été lors de l’épreuve de force. C’est, en tout cas, ce qu’en a décidé Ourmeaux. Chaque candidat avait reçu comme instructions de transporter un sac de charge sur un parcours accidenté, puis de le hisser au sommet d’un monolithe vertical. Pour l’ascension finale, nous devions gravir la paroi à la force des bras uniquement. J’ai tutoyé mes limites, failli lâcher prise, mais j’ai réussi à rejoindre le haut du rocher avec ma cargaison. Si je n’ai pas battu de record de vitesse ce jour-là, j’ai accompli ma besogne dans la limite du temps imparti. J’étais assis, pantelant, les bras endoloris, quand on m’a annoncé que j’étais disqualifié pour usage abusif du reste de mon corps. J’avais, il est vrai, utilisé mes jambes comme balancier afin d’atteindre certaines prises éloignées, mais jamais je n’avais posé le pied sur une aspérité. Pour moi, l’important dans cet exercice était de réussir à apporter le sac à l’endroit requis, et je considérais même avoir intelligemment compensé ma relative faiblesse musculaire. Les juges ont malgré tout conclu que ce n’était pas suffisant, ce qui m’a fait bondir. Je ne pouvais pas les laisser briser mon avenir sous mes yeux sans défendre ma performance. Je me préparais à argumenter, quand j’ai croisé le regard satisfait de Selia Juo, et les mots se sont éteints dans ma gorge. Je n’ai eu qu’à lire l’expression sur son visage pour savoir qu’elle était sélectionnée. J’ai cru exploser face à une telle injustice. La fille du maire n’avait été autorisée à concourir qu’à la faveur de son arbre généalogique, et malgré le grand renfort de leçons individuelles dont elle a bénéficié, il lui faudra des années pour atteindre la maîtrise de l’espace que j’ai acquise par mes propres moyens. Je me demande encore parfois laquelle des deux nouvelles l’avait réjouie le plus : qu’elle soit nommée ou bien que je ne le sois pas.

Sans un mot, j’ai quitté l’aire d’entraînement. Pendant des jours, je n’ai voulu voir personne et jamais je n’ai reparlé de ce jugement, pas même avec mes amis, qui me connaissent suffisamment pour éviter le sujet. Ce n’est pas pour eux chose aisée, car, au contraire de moi, Énix a brillamment triomphé lors du concours, et elle fait aujourd’hui partie des trois élus.

Afin de chasser mon amertume, j’ai pris la décision de concentrer mes efforts sur mon service de transport, et j’ai multiplié les allers-retours entre les villages autour d’Aidel. Ces traversées en solitaire, où je m’immergeais dans le paysage, se sont révélées pour moi une expérience salvatrice. Au fil des jours, la réalité a fini par s’imposer, et je me suis résolu à accepter mon nouveau rôle : laisser la lumière de la réussite à Énix, et assister à la grand-messe de la périgarde parmi les badauds. Pourtant, alors que l’heure approche, la paix intérieure que je croyais avoir retrouvée me semble à nouveau bien fragile. Je donnerais cher pour courir les pistes à cet instant, et ne plus sentir cette boule qui me retourne le ventre. Sans compter que depuis hier, l’angoisse d’avoir embouti mon précieux colis s’est ajoutée à la déception de l’échec. Il ne me reste qu’à m’efforcer de faire bonne figure, afin de ne pas alerter mes amis sur mes états d’âme. Bénédict revient justement vers moi, les yeux pétillants de malice.

— Je parie que tu ne devineras pas qui est arrivé ce matin pour assister à la cérémonie.

Je pense tout d’abord à Mélyne, ma mère, puis écarte aussitôt cette hypothèse. Dès la mort de mon père, il y a deux ans déjà, elle est retournée au Curex, le pays qui l’a vu naître et avec lequel elle a toujours gardé un lien étroit. Après des années passées au chevet d’un conjoint malade, Mélyne a voulu reprendre le fil interrompu de son existence, et elle occupe à présent un poste haut placé auprès du dirigeant local. Je doute que son emploi du temps surchargé lui permette un voyage aussi long, et je me réjouis d’ailleurs de ne pas avoir à supporter son regard déçu aujourd’hui. Je lâche le premier nom qui me traverse l’esprit :

— Notre régente chérie, Olga Sully ?

— Je n’en reviens pas, s’exclame Bénédict, tu as presque trouvé du premier coup ! Tu as entendu ça, Énix ?

La combinaison repliée sur le bras, notre amie disparaît derrière un paravent écarlate avant de répondre :

— Vise un peu plus jeune. Et beaucoup plus sympathique.

Je dévisage Bénédict, incrédule.

— Diane est à Aidel ?

L’intéressé applaudit en silence.

— Bravo ! On échappe à la mère, et on gagne la fille.

— Elle est venue pour la cérémonie ?

— Pas uniquement, mais elle y sera. Elle fait partie d’une délégation de la capitale qui est montée jusqu’à Parognan, et profite du voyage pour faire un détour. Je l’ai croisée ce matin. Elle m’a dit qu’elle ne restait au village que pour la journée. Un petit homme chauve et un type immense l’accompagnaient. J’espère que ce n’est pas de mauvais augure. De l’imprévu pendant l’été, annonce une grande calamité.

Je ne relève pas le proverbe alarmiste — ceux de Bénédict le sont dans la majorité des cas — car la nouvelle s’avère aussi inattendue que bienvenue. Il y a deux ans que je n’ai pas revu Diane. Après avoir terminé sa scolarité avec nous, la fille de la régente était repartie vivre à Malai-Trémise, la capitale du Dinex. La perte d’un des membres de notre groupe nous avait affectés. Je me réjouis donc que nous soyons de nouveau réunis, même si ce n’est que pour quelques heures.

— Je suis prête, les garçons. On peut y aller.

Bénédict et moi restons bouche bée alors qu’Énix émerge de derrière la cloison. Devant nous se tient une héroïne tout droit sortie d’un conte pour enfants. Malgré son gabarit, elle est impressionnante dans sa combinaison de pisteur. Les motifs en relief du textile jouent avec la lumière et perturbent mon sens de la perspective. Sur tout l’uniforme beige, des réseaux de lignes parallèles s’entrecroisent, comme si un paysagiste miniature avait ratissé un terrain selon des courbes aléatoires. Bénédict bredouille un commentaire admiratif.

— Tu es magnifique, Énix. Ne me regarde pas comme ça, je n’ai pas dit que j’étais surpris !

Je renchéris.

— Tous les badauds vont se retourner sur notre passage. Je ne crois pas que ton escorte soit à la hauteur.

— Oh, taisez-vous les garçons. Vous êtes très bien tous les deux. Maintenant, en route. Je veux avoir le temps de m’échauffer en arrivant.

Nous avançons de front sur la passerelle. Bénédict et moi encadrons fièrement notre figure de proue, mais contrairement à ce qu’a prétendu Énix, nous ne sommes clairement pas au niveau en matière de standing. Ma tunique fait encore illusion, mais l’ensemble violet et marron de Bénédict flirte avec la faute de goût et ses chaussures semblent sorties d’un musée. Ni Énix ni moi ne faisons de commentaire. Traumatisé par les événements qui ont suivi le Séisme, le père de Bénédict oscille depuis toujours entre dépressions et crises d’angoisse. Cette fragilité le prive d’un emploi stable, si bien que la famille Serec subsiste depuis de nombreuses années grâce aux aides sociales de l’agglomération. Heureusement pour Énix, c’est bien vers elle que tous les regards convergent aujourd’hui, et mon ami comme moi-même passons littéralement inaperçus. Je m’en accommode volontiers, car, depuis que nous avons quitté notre point de départ, mon malaise ne cesse d’augmenter. Je m’efforce de n’en rien laisser paraître, mais commence à chercher un prétexte pour leur fausser compagnie, afin de m’offrir quelques instants de répit.

La chance me sourit lorsque nous arrivons au câble. Une queue s’est formée sur la passerelle, et nous sommes contraints d’attendre notre tour. Emprunter le filin reste le moyen le plus rapide et le plus sûr pour rejoindre le centre d’Aidel depuis Piétou. Le double câble noir survole le vallon qui sépare les dunes, et dessine une ligne tendue entre deux tours coniques. Les structures jumelles évoquent pour moi deux géants qui se disputent une corde, sans qu’aucun d’eux ne parvienne à l’emporter. Au sein de chaque poste, un escalier en colimaçon relie la plate-forme d’arrivée, au pied de l’édifice, à celle de départ, située à son faîte. La circulation est momentanément interrompue, car un empilement de sacs de toile épaisse est en passe d’être expédié de l’autre côté. On s’impatiente devant nous.

— Du nerf, là-haut, on n’est pas venu pour admirer la vue !

Une voix bourrue répond au mécontent depuis le haut de la structure.

— Vous attendrez votre tour le temps qu’il faudra. Si vous êtes si pressés, montez donc me prêter main-forte.

Évidemment, personne ne bouge, pendant que le manutentionnaire, imperturbable, continue à faire glisser un à un les sacs le long du câble. Le silence est retombé, et l’on n’entend plus que le sifflement des roulettes qui fusent sur le filin. Prends ton temps, bonhomme, passe-y la journée si tu veux. Je ne suis pas pressé, au contraire d’Énix, qui semble bouillir sur place. Comme si ses yeux possédaient le pouvoir de tuer à distance, elle darde un regard noir à la silhouette en haut de la tour. J’entraîne mon ami à part.

— Béni, il faut que je te parle de quelque chose.

— Je sais, mon bon Ulysse, mais je te l’ai déjà dit, tu n’es pas mon genre.

— Très amusant. Tais-toi un peu et écoute. J’ai des ennuis jusqu’au cou, et j’ai besoin d’un sérieux coup de main.

Bénédict comprend que je ne suis pas d’humeur à plaisanter. Il se tient coi, et lève un sourcil interrogateur pour m’inviter à poursuivre.

— C’est à propos de ma sortie d’hier. Tu te souviens, je t’avais fait part d’une course importante.

Il hoche la tête, et désigne Énix du front.

— Le colis de son père, c’est ça ? J’ai remarqué que tu évitais le sujet devant elle. Il y a eu un problème ?

— Un gros, oui. J’étais sur le chemin du retour, plus très loin de Piétou, quand…

Bénédict m’assène un coup de coude dans les côtes. Énix vient nous chercher pour nous faire signe d’avancer. Au départ du câble, le dernier sac de toile glisse à vive allure vers Aidel, tandis que le manutentionnaire enfile son baudrier. Posément, il esquisse un geste évocateur à l’attention de la queue qui s’étire en contrebas, et s’en remet à la gravité pour rattraper sa cargaison.

Le trafic se fluidifie, et nous arrivons bientôt au pied de la tour. J’entame à regret l’ascension de l’escalier qui monte à la plate-forme, comme si chaque marche venait me rappeler une nouvelle fois ma déconfiture. Je ne peux plus faire demi-tour à présent. Je vais devoir affronter ma honte, et subir l’humiliation d’applaudir ceux qui accèdent au poste qui m’était dû. Et puisqu’un malheur n’arrive jamais seul, je m’expose de surcroît à précipiter le face-à-face que je redoute. Que vais-je bien pouvoir raconter à Yves Mæstri si nous nous croisons aujourd’hui ? Jusqu’à ce que j’entrevoie une ébauche de solution à lui soumettre, j’ai tout intérêt à garder mes distances avec mon nouvel employeur.

— Tu dors, garçon ?

La femme après moi dans la queue me sort de ma torpeur. Je réalise que mes amis descendent déjà la ligne noire. J’empoigne un baudrier dans la benne grise qui vient d’arriver depuis la plate-forme du bas, et me prépare au départ. En haut de la dune d’en face, les habitations se succèdent de part et d’autre des deux câbles, avant de disparaître derrière un rideau de brouillard. Un mât immense veille sur ce parterre de maisons sur pilotis. Loin au-dessus des toits, la nacelle de la grande tour d’observation se découpe fièrement dans la brume. Quels que soient l’heure et le jour, la périgarde ouvre l’œil.

Mon baudrier ajusté, je lève le bras pour saisir le filin, et y dépose la roulette. La ligne tendue coule en pente douce vers la partie basse du village, avant de prendre fin au milieu d’une rangée de citernes verticales. Alignés sur la dune, les dix-sept réservoirs forment une longue palissade qui masque le centre de l’agglomération. La majorité des cuves, destinée au stockage des matériaux transformés, est administrée par la Compagnie des Sels et des Huiles. Le reste des silos est mis à la disposition de la périgarde, qui y entrepose ses réserves de substance germicide. Malgré la distance, on peut facilement lire le texte en lettres blanches imprimé sur les hauts cylindres.

« DIEU A CRÉÉ LE MONDE À NOTRE IMAGE »

En plus petit, on devine en dessous une seconde ligne de caractères, qui souligne la phrase d’accroche. Bien qu’elle demeure illisible depuis mon observatoire, son texte est connu de tous les Aidelois.

« En améliorant le modèle, nous améliorons le monde »

Antérieur au Séisme, le slogan avait accompagné une campagne promotionnelle de la CSH. Si la signification exacte du message s’est perdue au fil des années, les citernes peintes font désormais partie des monuments emblématiques de l’agglomération, et les lettres blanches bénéficient de rénovations régulières.

Je m’élance au-dessus du vallon, devancé par le sifflement des roues sur le câble. Le vent me fouette si fort que je peine à maintenir les yeux ouverts. Sous mes pieds, le vide s’étire, et je passe bientôt à l’aplomb du creux, où des buissons jaunes, verts ou pourpres, envahissent le pierrier. Le fond de la combe dépassé, le sol remonte comme s’il cherchait à me rejoindre. Je perds peu à peu mon élan, et mes semelles se posent en douceur sur l’aire d’arrivée. Je m’écarte du câble, et ôte mon baudrier, afin de rattraper mes amis, qui m’attendent sur la passerelle.

Je trouve Énix et Bénédict en pleine discussion. Peu enclin à participer à un débat dont la teneur m’indiffère, je décide de marcher à quelque distance de mes compagnons. Le tronçon historique, sur lequel nous avançons, traverse le village dans sa plus grande longueur. Intégralement recouvert d’une mosaïque aux couleurs pâles, le plancher réverbère le martèlement des semelles des promeneurs, tandis que nous progressons en direction de l’esplanade municipale, où aura lieu la cérémonie. Des éclats de voix jaillissent sous nos pieds, et interrompent l’échange en cours entre Énix et Bénédict. Nous nous penchons tous les trois au-dessus du garde-corps afin de localiser la dispute. En bas, sur le sol pierreux, quatre adolescents goguenards encerclent la silhouette frêle d’une jeune femme. Celle-ci invective ses opposants avec violence.

— Approche, si tu veux. Viens admirer mes marques de plus près, que je te pende là-haut avec tes propres boyaux !

— Ne parle pas de mes tripes. Elles sont prêtes à rendre mon déjeuner. Tu es assez écœurante à regarder de loin.

Les trois autres éclatent de rire à la provocation de leur camarade. Tous sont apprentis-staphyloculteurs, à en juger par leurs tabliers ocre. L’un d’eux lance, un doigt pointé vers la fille.

— Les gars, j’ai cru voir un bout de peau propre là. Il faut y remédier, et vite !

Il se penche pour ramasser une poignée de gravillons, et la jette au visage de sa proie. Celle-ci pousse un cri de douleur, mais au lieu de tourner les talons, elle se rue sur son agresseur. Les complices de ce dernier interviennent pour l’écarter sans ménagement. Déséquilibrée, elle tombe à la renverse sur les cailloux, et déclenche une nouvelle bordée de rires. Non loin de moi, une femme accoudée à la balustrade commente la scène.

— C’est pas bien joli de lui faire ça, mais elle ferait mieux de rester à la maison, au lieu de parader dans le village. Se présenter avec des taches partout sur la tête n’est pas très correct.

Un autre spectateur ajoute :

— Qu’elle aille se faire opérer. Il paraît que c’est de naissance. Elle pourrait faire preuve d’un peu de retenue, et éviter d’importuner les honnêtes gens.

J’ai envie de les pousser tous les deux par-dessus le parapet. Leur peau est immaculée, pommadée jusqu’à la racine des cheveux, et leurs bonnes valeurs citoyennes me choquent plus que le visage grêlé de celle qu’ils prennent pour cible. J’ai reconnu Alphée au premier coup d’œil. Il va sans dire que notre ancienne camarade d’école ne passe pas inaperçue. Dans une société où l’on ne jure que par l’uniformité de l’épiderme, son corps constellé de taches violacées en répugne plus d’un, et son refus de se soumettre à un traitement chimique suscite de vives incompréhensions. Dans le village, beaucoup l’ont incitée à se faire discrète. Je désapprouve ce rejet de principe. Bien que nous n’ayons jamais été véritablement amis, je me gardais de m’associer aux brimades quotidiennes auxquelles se livraient nombre de nos camarades. Rongé par la honte, je la regardais tenir tête tant bien que mal à la violence insouciante des autres enfants. Plusieurs fois, j’avais été près de m’interposer, mais j’avais bien trop peur d’attirer sur moi les railleries qui lui étaient destinées, et je ne suis jamais passé à l’acte. Pour sauver l’honneur, je me rassurais par quelques bonnes actions insignifiantes. Un midi, je partageai avec elle mon repas, quand on avait jeté le sien au milieu d’un buisson urticant. À une autre occasion, je l’aidai à escalader un monolithe pour récupérer ses affaires, que des plaisantins y avaient cachées. J’avais été profondément choqué d’apprendre que ses parents l’avaient abandonnée à sa naissance. Malgré la santé déclinante de mon père et une mère souvent distante, mon cocon familial représentait pour moi une bouée insubmersible. Je trouvais insupportable l’idée d’en être privé. Pourtant ici, personne ne condamnerait un couple pour avoir délaissé un rejeton aussi marqué. Alphée et moi nous sommes perdus de vue après nos études, mais je garde aujourd’hui encore une certaine affection pour la petite fille sauvage de mon enfance.

Je me tourne vers Bénédict.

— On descend leur donner une leçon ?

— Quelle différence cela ferait-il ? Si on corrige ceux-là, le problème ne fera que se reproduire un peu plus loin. Ce monde est injuste, et nos gesticulations n’y changeront rien.

Énix se penche en avant pour m’interpeller.

— Et si ça ne t’embête pas Ulysse, j’aimerais arriver à l’esplanade avant la fin de la cérémonie.

Je hoche la tête, et leur emboîte le pas. À quoi bon défendre une cause perdue ? Peut-être n’ai-je tout simplement pas le courage nécessaire. Bénédict a raison, l’injustice règne sur le monde. Elle a d’ailleurs une place de choix dans ma vie, nul besoin que j’en rajoute une couche supplémentaire. Je dois rester concentré sur la seule chose qui compte à mes yeux : que cette journée soit la plus brève et la moins désagréable possible.

La route suspendue borde à présent une zone dégagée. L’agglomération d’Aidel s’étire au-dessus de quatre puits et, bien que ceux-ci aient été depuis longtemps bouchés pour prévenir les risques d’inondations, toute construction à proximité des grottes verticales demeure rigoureusement interdite. Après avoir contourné le cirque de pierres, nous arrivons en vue de l’esplanade municipale. De forme oblongue, pointue à ses extrémités les plus éloignées, la plus grande plate-forme du village reste dissimulée derrière la rangée de bâtiments communaux, qui la bordent sur le côté adjacent à la passerelle. Un pont enjambe l’interstice qui sépare la route du forum. Nous en approchons, mais l’unique entrée de l’esplanade se révèle encombrée par la foule enthousiaste des convives. L’atmosphère est joyeuse. Je tâche donc d’arborer une mine aussi réjouie que possible tandis que nous nous mêlons au flot des invités. Deux silhouettes familières effacent bientôt mon sourire de façade. Je fixe avec effroi le plus petit des deux individus, un homme trapu et passablement agité. Yves Mæstri est en pleine discussion avec mon frère au milieu du pont.