Décompte

Chambre 121

Un coup d’œil dans l’entrebâillement de la porte confirme à Iris que l’homme n’a pas bougé. Les hôpitaux ont cette particularité de rassembler en leurs murs une foule de personnages hétéroclites, dont le seul point commun est de ne pas paraître à leur place. L’homme posté devant la chambre 121 en est le parfait exemple. Depuis qu’il s’est assis sur la banquette du couloir, il ne cesse de jeter des regards nerveux autour de lui avec la mine angoissée d’un enfant perdu. Il a posé ses mains gantées bien à plat sur ses genoux, comme s’il craignait de salir le tissu du siège. Il finira bien par partir.

L’infirmière reporte son attention sur sa patiente. Elle a ajusté la perfusion, bordé le drap. Encore une chambre à visiter, et elle aura enfin terminé sa journée. Iris contemple une dernière fois le visage abîmé de la jeune femme. Si seulement elle parvenait à percer le voile de mystère qui l’entoure ! Les semaines se suivent et se ressemblent depuis l’arrivée de l’endormie, et chaque tentative d’identification s’obstine à échouer. La personne qui l’a amenée ici s’est elle-même volatilisée sans laisser de trace. Quand Iris s’était relevée, le formulaire d’admission entre les mains, la femme était déjà partie, ce qui avait valu à l’infirmière un blâme de la part de sa supérieure. Elle n’avait eu que le temps de noter un prénom. Un mot fragile, qui éclaire d’une lueur ténue le passé insondable de la jeune fille. Dossier sous le bras, la soignante libère de la pointe du pied la butée qui maintenait la porte entrouverte, puis disparaît à l’extérieur. Le battant se referme avec paresse, et renvoie la patiente à son océan de solitude.

Lorsque l’entrebâillement ne se résume plus qu’à une bande étroite, la porte s’immobilise : quatre doigts gantés ont interrompu sa course.