Aidel
Si je m’engage sur le ponton, je passerai juste devant mon frère et monsieur Mæstri. Ils ne pourront pas me rater, je domine la foule d’une bonne tête. Je n’hésite pas une seconde, et m’intercale entre mes deux amis afin de les retenir par la manche.
— Je dois retourner chercher quelque chose pour Ivan. Avec tous les préparatifs, j’ai complètement oublié.
Énix me fusille du regard.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu vas manquer la cérémonie.
— Je n’en ai que pour une minute. Allez-y devant. Je vous retrouve à l’intérieur.
Trop tard, Ivan vient de se tourner dans ma direction. J’espère qu’il ne m’a pas aperçu. Sans plus attendre, je fais volte-face, et m’enfuis à grandes enjambées dans le sens opposé. D’abord, me réfugier dans un coin tranquille, à l’abri des regards. Nul besoin de quitter le quartier, Yves Mæstri devrait sous peu rejoindre l’esplanade. J’aurai bientôt le champ libre. Je trouve mon bonheur dix pas plus loin, et dévale quatre à quatre une volée de marches accolées à la passerelle. Arrivé au bas de l’escalier, je m’enfonce au milieu des rochers pour me placer à l’ombre de la route suspendue. À l’évidence, mes amis n’ont pas été dupes de ma manœuvre d’évitement. Je vais avoir besoin d’un alibi solide à leur servir au retour, surtout à Énix.
Je déambule depuis quelques instants sous la passerelle, quand des bruits de pas précipités interrompent mes réflexions. Les raclements proviennent de derrière un monticule, et se rapprochent rapidement. Je tends l’oreille pour tenter d’identifier le nouveau venu, mais il vient de s’immobiliser de l’autre côté de l’éboulement. Après quelques secondes, un visage surmonté de cheveux courts et frisés apparaît alors au-dessus de la butte. L’intrus hésite, puis un corps filiforme se redresse. C’est Alphée. Elle porte un foulard autour du cou et un pantalon court, serré au bas des cuisses. À pas feutrés, elle descend s’accroupir près de moi, et pose un doigt sur ses lèvres. Je me baisse à mon tour, intrigué par le silence qu’elle m’impose. Nous nous tenons côte à côte, mais elle semble déjà m’avoir oublié, car elle ne m’accorde pas un regard ni ne prend soin de m’informer de la situation. Concentrée, elle scrute les ténèbres alentour. Les taches qui lui émaillent la peau se fondent dans la pénombre, et je ne distingue que sa délicate silhouette. La courbe sinueuse de son profil réveille en moi le souvenir d’années, pas si lointaines, où le monde me paraissait bien différent d’aujourd’hui. Depuis ce temps, l’existence d’Alphée a suivi un cours tumultueux, rythmé par les moqueries et les brimades. Son apparence inhabituelle l’a condamnée à vivre en marge de la société, mais jamais je ne l’ai vue renoncer à sa fierté ni s’abandonner au désespoir. Me trouver en sa compagnie jette une lumière nouvelle sur mes préoccupations du moment. J’ai honte de céder si facilement à l’abattement.
— Alphée, tout va bien ?
— Attends.
Des pas crépitent sur les cailloux. Elle me tire par le bras, et chuchote :
— Ils arrivent.
Nous émergeons de l’ombre protectrice de la passerelle, quand deux des apprentis de tout à l’heure surgissent entre les rochers. Ils n’ont pas abandonné la chasse, et fulminent de colère. L’un d’eux porte une ecchymose rougeâtre sur la tempe. Il peine à ouvrir l’œil, et rugit entre ses dents.
— On la tient, la souillon.
Son camarade me désigne du menton.
— C’est qui, le maigrelet ? Elle a un protecteur, la cinglée ?
Le divertissement a dégénéré. La proie a mordu, et plus personne ne s’amuse. Une partie des agresseurs a visiblement lâché l’affaire, le jeu n’en valait pas la chandelle, mais ces deux-là ne céderont pas avant d’avoir senti le goût du sang. Le mien ne fait qu’un tour. Je sais que je risque de recevoir une dérouillée, mais je ne recule pas. J’ai assez pris la fuite pour aujourd’hui. Sur mon flanc droit, Alphée scrute les mouvements de nos adversaires. Désormais, le motif violacé qui lui anime le visage et les bras apparaît nettement en pleine lumière, tel un signe de défi. Un observateur extérieur la jugerait fragile, mais les apprentis s’y sont déjà frottés. Ils savent qu’elle est la plus dangereuse de nous deux. Décidés à en découdre, ils approchent à pas mesurés. Ils sont jeunes, mais solidement bâtis, et n’en sont manifestement pas à leur premier accrochage.
C’est parti. Le garçon au visage tuméfié bondit en avant pour attraper le bras d’Alphée. Elle est la plus rapide. La jeune femme se tortille avant qu’il n’ait pu l’atteindre, et glisse hors de portée. Une main au sol, elle assène un violent coup de pied contre le genou de l’assaillant, qui pousse un gémissement rauque. Il écume de rage, et se prépare à attaquer de plus belle. L’autre me tourne autour. Il me jauge quelques instants puis me lance son poing en pleine figure. Pour un gaillard de sa corpulence, l’apprenti se révèle particulièrement vif, et je ne parviens pas tout à fait à éviter le coup. Ses phalanges heurtent ma tempe, et glissent sur la sueur qui m’inonde le côté du crâne. J’agrippe sa manche, et tente de le repousser avec l’autre bras. Je tiens bon pour un temps, mais il prend peu à peu le dessus, et libère son bras droit de mon étreinte. Il le lève à hauteur de son visage. Le coup va partir.
J’attends en vain la venue du choc, car une main énorme lui empoigne l’oreille. Une seconde lui allonge une claque magistrale. La gifle résonne comme la détonation d’un fusil, et désarçonne mon agresseur, qui trébuche avant de s’étaler sur son arrière-train. Sonné, il porte ses doigts à son pavillon cramoisi. Le visage encore conquérant il y a quelques instants affiche désormais une expression d’égarement total. Son complice s’est lui aussi figé de surprise, et regarde avec terreur Ivan se tourner vers lui. Mon frère est formidable dans sa combinaison de pisteur. Parfaitement ajustée, la tenue laisse transparaître son impressionnante musculature, tandis que les deux broches argentées qui lui pincent le col attestent de son grade, et jettent des reflets fugaces sur les cailloux. Nos assaillants pourraient être une vingtaine, le rapport de force serait toujours largement en notre faveur. Avec dédain, Ivan feint un coup de pied. Il n’en faut pas plus pour disperser nos agresseurs, qui détalent tous deux sans demander leur reste.
Encore électrisé par la peur, j’essuie mes paumes contre mes cuisses. Je sens mes veines battre le long de mes tempes, en particulier du côté où le poing a ripé. Alphée se tient sur la défensive, et cherche l’attitude adéquate pour appréhender au mieux la situation. La voix caverneuse d’Ivan vient conclure pour de bon l’affrontement.
— Rhabille-toi. On dirait un gamin débraillé.
Les mains tremblantes, j’ajuste aussitôt ma tunique distendue, qui pend piteusement contre ma hanche. Mon frère se tourne vers Alphée, et la toise d’un regard réprobateur.
— Qu’est-ce que tu fais encore là ? File avant qu’ils ne reviennent.
Alphée ignore l’injonction. Elle suit des yeux un nouveau venu, qui descend l’escalier pour nous rejoindre sous la passerelle. Ourmeaux. Cheveux hirsutes, l’homme à la barbe grisonnante est assez vieux pour être mon père, mais conserve la vitalité d’un adolescent. Malgré sa stature plutôt moyenne, il entretient avec soin un corps sec et tout en muscle, et seul son visage strié par les ans trahit son âge avancé. Il s’immobilise au milieu de l’escalier, et nous observe à travers les deux encoches sombres de ses yeux.
— Tu as besoin d’aide, Ivan ?
— Ce n’est rien. Des gamins qui taquinent la fille, et celui-là qui n’a rien de mieux à faire que de s’en mêler.
— Je vois. Tout va bien, pas de casse ?
S’il ne s’adresse à personne en particulier, c’est bien Alphée qu’il regarde avec intensité. Elle esquisse un geste de repli, et lâche dans un souffle :
— C’est rien. Comme il a dit.
Elle recule encore de quelques pas, puis tourne les talons avant de disparaître derrière les rochers. Seul face aux deux périgardiens, je m’efforce de reprendre le fil de mes pensées. L’agression d’Alphée, l’intervention d’Ivan, puis l’arrivée d’Ourmeaux, et enfin cette cérémonie qui m’attend, là-haut. Je reste coi, incapable de trouver ma place dans cette accumulation d’événements hétéroclites. Pour Ivan, l’incident appartient déjà au passé. Il se détourne sans plus me prêter attention, et double Ourmeaux pour remonter l’escalier. Ce dernier a le regard perdu, là où Alphée s’est échappée. À contrecœur, il baisse les yeux, et emboîte le pas à son confrère.
Je patiente encore quelques instants après qu’ils aient disparu sur la passerelle, et regagne à mon tour la route suspendue. Le pont qui mène à l’esplanade est maintenant désert. Les convives ont déjà rejoint la grand place, où ils attendent le début de la cérémonie. Je traverse le hall à grands pas, et émerge de l’autre côté des bâtiments en arc de cercle. Au centre du parvis, un mur de tissu imprimé portant l’insigne de la périgarde fait office de toile de fond à une estrade carrée. Celle-ci rassemble autour d’elle un public compact, qui scrute avec intérêt la ligne entre deux pans d’étoffe, où vont apparaître les acteurs du spectacle. Plus loin sur l’esplanade, on prépare déjà les tables du buffet qui succèdera aux formalités officielles. Je passe en revue l’assistance, et suis soulagé de reconnaître à droite de la scène l’ensemble marron et violet de Bénédict. Mon ami s’est positionné au dernier rang, je n’ai donc pas besoin de fendre la foule pour le rejoindre. Je me faufile à ses côtés, et lui fais signe que tout va bien. Il me considère, étonné, et pointe mes cheveux du doigt.
— J’aime beaucoup ton nouveau style. C’est chacun pour soi, là-dedans. Tu vas me dire ce qu’il t’arrive aujourd’hui ? Je sais que tu es ici uniquement pour faire plaisir à Énix, mais elle va finir par remarquer que quelque chose ne tourne pas rond.
— On en parle après, s’il te plaît, et dans un endroit plus tranquille.
Je me recoiffe, tant bien que mal, avant d’ajouter :
— Il y a autre chose. Je veux par-dessus tout éviter de croiser le père d’Énix. Si tu le vois approcher, fais-moi signe.
— Toi, tu t’es mis dans le pétrin, et je préfère ne pas savoir comment. Mais tu t’inquiètes sans raison. Je suis passé juste devant cet escroc en arrivant. Il jubile tellement pour sa fille qu’il ne m’a même pas reconnu. Pas même un regard condescendant, rien.
Yves Mæstri étale volontiers aux yeux de tous son mépris pour la famille de Bénédict. Alors que les Serec faisaient partie intégrante des notables d’Aidel avant le Séisme, leur basculement dans la précarité équivaut pour le négociant à un aveu de faiblesse.
Mon ami se dresse sur la pointe des pieds.
— Sinon, tu as vu l’escorte de Diane ? Juste en face.
De l’autre côté de la scène, trois étrangers détonnent au milieu des locaux. Alignées de la plus petite à la plus grande, leurs silhouettes forment un escalier aux marches régulières, sans que cette similitude involontaire altère pour autant leur prestance naturelle. L’élégance de leur livrée trahit leurs origines, et j’identifie sans hésitation les émissaires de la capitale. Diane trône au centre de cet équipage, encadrée par deux hommes entièrement chauves. Tout de blanc vêtue, notre amie porte un pantalon ample qui vient effleurer le sol, sans toutefois toucher les planches de la terrasse. Elle ajuste avec adresse le filet qui lui retient les cheveux, et penche son visage oblong vers son voisin de gauche, un petit individu rondouillard. L’homme est vêtu d’une robe bleu pâle agrémentée d’un pectoral sombre, et les replis de sa peau s’animent tandis qu’il converse avec la fille de la régente. À la droite de Diane se tient un colosse, le crâne rasé également. Il dépasse le reste de l’assemblée d’une bonne tête, et affiche un air satisfait. Un militaire, si l’on se fie à sa veste et à son pantalon aux articulations renforcées. À côté de lui, Gabriel Juo paraît minuscule. Le maire d’Aidel lisse sa moustache fournie et son visage potelé rayonne de fierté. Ce n’est pas tous les jours qu’on monte de Malai-Trémise pour assister à une intronisation à la périgarde.
— Tu sais qui sont les deux tondus ?
Bénédict secoue la tête.
— Aucune idée. Je n’ai pas eu l’occasion de parler à Diane. Juo et sa clique ne les ont pas lâchés d’une semelle. Je me demande ce qu’ils viennent faire ici.
Le tintement aigu d’une cloche retentit derrière la scène, et fait taire les quelques murmures qui parcouraient encore la foule. Pour ne rien rater du spectacle, les regards se tournent vers la toile de fond, où le logo de la Discrète — ainsi que l’on surnomme la périgarde — domine l’assemblée. L’icône reste la même d’un bout à l’autre du pays : un disque noir, symbole d’un périmètre de sécurité, se mêle à la silhouette d’une dune, dessinant en négatif la forme d’un œil toujours ouvert. L’emblème se fend en deux, et Ivan s’avance sur la scène. Nous retenons tous notre souffle, puis sa voix grave et solennelle sonne à travers l’esplanade.
— Mesdames, Messieurs. En ce sixième jour de la huitième quinzaine de la vingt-et-unième année post-sismique, se tient devant vous en toute indépendance, Ivan Meresh, coordinateur de la périgarde d’Aidel, dans l’état du Dinex. Avec les témoins, ici rassemblés, nous constatons ensemble l’entrée légale de trois nouveaux membres permanents de notre organisation.
Il se retourne pour faire face au rideau.
— J’appelle à mes côtés et devant vous : Selia Juo, Énix Mæstri, Rémi Seito.
Les susnommés font tour à tour leur apparition sur la scène, tous trois parés de la même combinaison couleur sable. Ils se placent, les mains dans le dos, au centre de la plate-forme, accompagnés par les murmures enthousiastes de la foule. Je dois reconnaître qu’ils ont fière allure, et je ne peux réprimer une pointe de jalousie. Mon frère reprend :
— J’appelle à mes côtés et face à vous : Ali Ourmeaux, formateur de la périgarde.
Il marque une pause, pour laisser au vieil homme le temps de le rejoindre.
— Ali Ourmeaux, attestez-vous devant témoins que les trois postulants convoqués aujourd’hui possèdent les compétences requises pour exercer une activité de défense et de protection au sein de la périgarde ?
— Je l’atteste en toute indépendance et sur mon honneur.
Bénédict se penche vers moi et commente à voix basse :
— Je n’étais pas au courant qu’il en avait.
La remarque attire sur lui les regards désapprobateurs de nos voisins, auxquels il réplique par de grands sourires tandis que, sur scène, le protocole se poursuit, aussi ennuyeux qu’immuable. Aux questions de son supérieur, Ourmeaux répond chaque fois par l’affirmative. Oui, il a procédé lui-même à la sélection des candidats. Oui, leurs aptitudes physiques et techniques leur permettent d’utiliser les équipements qui leur seront confiés par la périgarde. Oui, leur santé mentale les autorise à manipuler les substances répulsives. L’interrogatoire se prolonge et les raclements de gorge se multiplient. La foule s’impatiente. Vient alors le temps de l’engagement final des aspirants-gardiens. Ivan se positionne face à Selia Juo. Plus grande que les autres candidats, elle est aussi la plus émue, et cligne convulsivement de l’œil gauche. Gagnée par la nervosité, elle rejette en arrière ses mèches rebelles par des coups de tête saccadés. La voir ainsi aux bords des larmes m’attendrit quelque peu, et je réalise que cet événement représente pour elle l’aboutissement d’un dur labeur. Peut-être mérite-t-elle sa place malgré tout. Cependant, le son perçant de sa voix haut perchée met vite fin à mes dispositions charitables, et réinstaure dans mon esprit l’image habituelle de cette fille ambitieuse autant qu’aigrie.
— Je jure de servir la périgarde, par mes actes et par mon être. Je promets d’œuvrer à la sécurité commune des femmes et des hommes, indépendamment de leurs croyances ou origines. Par mon action, la périgarde veille.
Des acclamations retentissent à travers l’assemblée, et Selia ne peut s’empêcher d’essuyer une larme furtive. De l’autre côté de l’estrade, le visage du maire vire à l’écarlate. Son regard passe de sa fille aux ambassadeurs de la capitale, dans l’espoir d’obtenir de leur part quelque commentaire élogieux. Ceux-ci se contentent d’applaudir poliment, sans lui prêter la moindre attention. Ivan pose une main sur chaque épaule de la nouvelle recrue.
— Bienvenue à la périgarde, Selia Juo.
J’ai toujours trouvé cette réplique étonnamment sobre et triviale. Après un cérémonial aussi solennel, on s’attendrait à une formule plus éloquente. Pourtant, ces quatre mots portent en eux un univers de possibilités. Ils sont synonymes d’une vie pleine de défis et d’aventures, et j’ai plus d’une fois rêvé qu’ils m’étaient adressés. Quand mon frère en a terminé avec la fille du maire, il se rapproche d’Énix. Mon amie s’exprime posément et avec une grande clarté lorsqu’elle prononce le serment. J’admire son calme. Elle fera une excellente gardienne, c’est certain. Je cherche parmi la foule le visage d’Yves Mæstri, mais le petit homme doit se cacher quelque part au second rang.
— Bienvenue à la périgarde, Énix Mæstri.
Bénédict et moi battons des mains à nous en brûler les paumes, et mon camarade lâche même un sifflement peu conforme au décorum. Sans détourner les yeux, Énix laisse un sourire se dessiner au coin de ses lèvres. Elle nous a entendus. Notre ferveur communicative déclenche une salve d’acclamations, et nous nous félicitons avec Bénédict d’avoir surpassé haut la main l’approbation sonore récoltée par Selia. Quand les applaudissements cessent enfin, Ivan se place devant le dernier candidat. Des rires étouffés proviennent d’un petit groupe, non loin de nous. Rémi Seito porte le titre informel du plus beau garçon du village et, s’il ne semble pas s’en apercevoir, son apparition donne lieu le plus souvent à des commentaires à la dérobée. Enthousiastes de la part de la gent féminine, plus narquois chez les maris jaloux. Il se tient droit comme un piquet, et ses cheveux noirs ondulent de chaque côté de son visage jusqu’à venir lui couvrir les épaules. Il est la symétrie incarnée. Je peine à comprendre qu’un homme aussi insipide puisse susciter une quelconque attirance, mais d’un autre côté, je n’ai aucun reproche à lui adresser. D’une dizaine d’années notre aîné, Rémi est bien connu de tous en raison de ses années de service au sein de la milice. Il s’est avéré être un agent intègre et pondéré, et sa reconversion professionnelle, bien qu’inhabituelle, est saluée par la plupart de ses concitoyens. La milice et la Discrète appartiennent à deux systèmes bien distincts. La première obéit à l’autorité des états et se consacre aux affaires humaines, quand la seconde s’enorgueillit de son indépendance, et s’emploie à défendre l’ensemble des peuples contre les agressions du monde naturel. On murmure cependant que le choix de Rémi a plus à voir avec des problèmes internes à l’institution dirigée par Eusté Juo qu’avec une réelle motivation de rejoindre la périgarde. Il y a trois ans, la nomination de la fille du maire à la tête de la milice a fait lever plus d’un sourcil. Beaucoup la jugeaient très jeune pour le poste, et certains ont souligné en vain son inexpérience du terrain. Sa gestion de l’organisation aurait généré de nombreuses tensions, dont celles qui auraient conduit Seito à la démission. Celui-ci récite son texte d’un ton neutre et détaché.
— Bienvenue à la périgarde, Rémi Seito.
Je n’ai pas besoin de le lui demander pour savoir qu’Ivan est ravi de le voir rejoindre son équipe. L’ancien milicien possède le profil idéal. Athlétique, sans ambition, et ne posant pas trop de questions. Un bon petit soldat pour l’armée de mon frère.
Suite à une autre ovation, les applaudissements cessent enfin, et trois bénévoles font leur entrée sur la scène. Ils tendent à chacun des nouveaux gardiens une longue perche noire. L’égide. Cette tige semi-rigide et modulable est l’outil de prédilection des agents de la Discrète. Allongée ou raccourcie selon les besoins, elle accueille à son extrémité un point de fixation permettant d’ajouter une terminaison adaptée à chaque situation. En l’occurrence, une griffe à trois doigts. Après s’être équipés, Selia, Énix et Rémi vont se placer en ligne, face au fond de scène, tandis qu’une musique rythmique annonce le début de la démonstration. Une salve de sifflements stridents retentit, et plusieurs sphères oranges fusent par-dessus la cloison de toile. Représentations stylisées des coques toxiques, elles s’abattent sur les gardiens en un ballet meurtrier. La performance a été maintes fois répétée, et les trois pinces interceptent les projectiles avec une précision mécanique, avant de les déposer dans des paniers disposés à cet effet. Parfois, une boule plus volumineuse surgit de derrière le mur. Les trois égides se joignent alors pour n’en former qu’une, et capturer ainsi l’imposant trublion. Régulièrement, on introduit des variantes dans l’exercice, et d’autres terminaisons viennent se substituer à la tenaille pour répondre aux nouveaux défis. Afin d’offrir un final en apothéose, les assistants apportent sur un chariot un véritable buisson vert, qu’ils déposent au centre du plateau. Tandis que Selia continue de capter les sphères orangées, Énix et Rémi Seito ont remplacé leurs embouts par un solide croisillon. De concert, ils les plaquent contre le réseau de coques de l’amas émeraude et s’arcboutent sur leur égide pour repousser progressivement cette masse compacte. Un craquement sourd fait sursauter l’assemblée. Cédant à la fatigue, la fille du maire a perdu un instant sa concentration, et une sphère orange a échappé à sa prise avant de s’écraser avec fracas sur les planches. Un bénévole se précipite pour balayer les débris, tandis que Selia, rouge de honte, s’applique à ne pas manquer une nouvelle cible. Bénédict et moi nous dévisageons l’un l’autre, les dents plantées dans nos lèvres pour réprimer un fou rire. Ourmeaux a pris conscience que la chorégraphie est sur le point de glisser hors de tout contrôle, car il adresse au personnel dissimulé derrière le rideau des signes discrets, mais insistants. Bientôt, le flot de projectiles se tarit et la musique prend fin au beau milieu d’une séquence harmonique. Un instant désarçonnés, les trois athlètes reprennent leurs esprits, et se retournent pour saluer la foule. Celle-ci semble hésiter et ne leur renvoie qu’un silence gêné. Oubliant que mon but premier est de passer inaperçu, je bats des mains à tout rompre, tandis que Bénédict lance un « bravo Énix ! ». Alors seulement éclate comme en écho un retentissant concert d’applaudissements.