Le Clandestin

Permanence des Panacéens à Parognan

— Regardez-moi cette jolie petite balle. On aurait presque envie de jouer avec. Presque, parce que si je la serre un peu trop fort, crac ! La corruption vous dévore avant que vous ayez eu le temps de dire « Clandestin ». Ceci est un beau spécimen de grenade toxique, une grappe noire comprimée dans ce tout petit volume. Même un spécialiste ne résisterait pas à une telle attaque.

Celui qui semble être le chef des collaborateurs examine, fasciné, une sphère violette, légèrement transparente. Une substance à la fois liquide et gazeuse bouillonne dans sa prison cristalline. Nul besoin d’en connaître la nature exacte pour deviner la dangerosité extrême de l’objet. Avec une grande douceur, l’homme en blanc dépose la grenade dans un écrin argenté qu’il verrouille aussitôt, puis il se penche vers moi, les mains sur ses genoux. Les deux molosses m’immobilisent toujours, si bien que je ne peux me dérober à son regard inquisiteur.

— Tu croyais pouvoir nous frapper au cœur même de notre repaire ? On dirait que c’est pas ton jour de chance. Je vais te confier un secret : on était au courant de ta visite de courtoisie.

Il m’agrippe le crâne, m’oblige à lui faire face, et scrute mon visage avec attention :

— C’est drôle, je ne t’imaginais pas comme ça. « Jeune, grand et maigre. Se prétendra originaire d’Aidel ». Pas de doute, tu corresponds à la description. Mais tu aurais dû te renseigner, avant de te donner tout ce mal. Aucun spécialiste n’est en ville aujourd’hui. Tous sillonnent le désert à la recherche de l’épicentre du séisme. Rassure-toi, ils rentreront bientôt, et je ne manquerai pas de leur annoncer la nouvelle : la chasse au Clandestin est enfin terminée !

Les deux autres collaborateurs ricanent. Tous deux accentuent la pression qu’ils exercent sur mes articulations. Je grimace de douleur. Au prix d’un effort désespéré, je glisse dans un souffle :

— Livreur… Je suis livreur.

Incapable de respirer correctement, je ne suis pas loin de perdre connaissance. Je discerne tout de même, entre mes paupières à demi closes, des mouvements confus au plafond. On me déplace. Les mots du petit homme chauve continuent à bourdonner dans mes oreilles, sans toutefois constituer des phrases intelligibles. Nous changeons de pièce, et mon crâne rencontre une surface tendre. On vient de me lâcher. Le brouhaha des conversations s’éloigne, puis s’éteint. Je suis seul, allongé sous une voûte carrée. Tout est blanc. Tellement blanc. Mes pensées dérivent et s’échappent du réel.

Je chemine désormais sur la route entre Sablou et Aidel. Je me souviens d’avoir cassé le cadeau d’Alphée. Bénédict est là, lui aussi. Il tient Sœline par la main. Tous deux passent à mes côtés sans me voir. Ivan me hurle des imprécations à l’oreille avant d’être englouti dans un nuage de poussière. Une bourrasque l’emporte. Un homme me barre le chemin. Il regarde l’horizon, et me tourne le dos, mais je reconnais Monsieur Mæstri. Pourquoi m’empêche-t-il d’avancer ? Je ramasse un caillou et arme mon bras pour le lui lancer, quand je remarque deux silhouettes microscopiques debout sur la pierre que je serre entre mes doigts. La surface du rocher est en tout point semblable au sol du désert, et je me vois en miniature, un gravillon à peine visible à la main. L’Ulysse minuscule propulse son projectile. Je relève la tête. Devant moi, Yves Mæstri n’a pas bougé. À l’arrière de son crâne dépasse une pierre qui y est encastrée. Il se retourne, le visage déformé. Une coque violette jaillit de ses lèvres entrouvertes, et se précipite vers moi. La bête grimpe à toute vitesse sur mes vêtements. Elle va s’engouffrer dans ma gorge.

J’ouvre les yeux, transi de froid, mais ruisselant de sueur. Tout tangue autour de moi. Alors je reste couché en position fœtale jusqu’à ce que mon environnement retrouve sa stabilité. Partiellement enfoncé dans un plancher lisse et meuble, je tâtonne alentour. Mes doigts impriment dans le sol mou des dépressions qui s’effacent dès que je retire la main. Je me traîne vers le mur le plus proche, et m’y adosse tant bien que mal. La cellule dans laquelle je suis enfermé, car il ne peut s’agir que d’une cellule, ne comporte ni porte ni fenêtre. L’espace s’avère à peine assez large pour que je m’y allonge, mais j’aurais besoin d’une haute échelle pour grimper jusqu’au plafond.

Que vont-ils faire de moi ? Ces fanatiques sont convaincus d’avoir trouvé le Clandestin. À moi de rectifier ce grave malentendu. Je dois agir au plus vite, car il sera trop tard pour leur faire entendre raison quand les Panacéens seront de retour. Si ces derniers pensent avoir mis la main sur celui qu’ils recherchent depuis deux décennies, mes dénégations ne produiront pas le moindre effet. À l’inverse, s’ils prennent conscience de leur erreur, il leur sera aisé de me faire disparaître avec toutes les traces de l’incident. À cause de ma folle témérité, personne n’est au courant de l’endroit où je me trouve. Pas même Ivan.

Je tente d’élaborer une stratégie pour me sortir de ce guêpier, mais je peine à garder ma concentration. Une chose est sûre, on m’a délibérément piégé. Le discours des collaborateurs en atteste. Dire que j’ai porté contre mon cœur un engin de mort capable de me réduire à néant au moindre choc. Qui peut avoir intérêt à me voir disparaître ? Je vis en marge de la communauté, je ne gêne personne. L’instigateur de ce complot se serait-il trompé de cible ? Deux heures passent, sans que je parvienne à échafauder l’ombre d’un plan ni à comprendre les raisons de ma présence dans ce cachot aveugle. Le repos m’a toutefois permis de retrouver la maîtrise de mon corps. Je décide donc d’inspecter les cloisons de ma cellule. Aucune fente, aucun relief ne sont visibles sur la surface souple. Le poing serré, je frappe sur le mur dans l’espoir de percer la peau flexible dont il paraît constitué. Je laisse échapper un cri. Au moment où mes phalanges sont entrées en contact avec la paroi, celle-ci s’est tendue pour se durcir comme un roc. Je masse mes doigts endoloris, et réitère l’expérience du bout du pied. Je réalise que plus le coup porté est violent, plus la matière se raidit. Je lâche une bordée de jurons et prends ma tête entre mes mains. Impuissant, j’en suis réduit à me recroqueviller dans un coin de la cellule et à m’abandonner peu à peu au découragement. Je divague entre souvenirs et regrets, le regard perdu dans le mur blanc. À force de fixer la surface vierge, mon cerveau semble compenser l’absence de tout point de repère par des hallucinations abstraites. Cinq petits bourrelets déforment la paroi et je vois avec stupéfaction la membrane se déchirer. Je ne rêve pas, une main vient de s’introduire à l’intérieur de ma prison. Une main large mais gracieuse, aux ongles parés d’un vernis rouge éclatant comme cinq perles de sang au milieu d’un tableau immaculé. Un bras émerge à sa suite. La paroi n’oppose plus de résistance et la brèche s’évase paresseusement alors que s’y engage un corps tout en rondeurs. La femme qui fait irruption devant moi n’est semblable à aucune autre. Grande et forte, elle porte le même uniforme que mes agresseurs, sans partager pour autant la rigidité de leur posture : elle se meut avec une grâce qui tranche avec la brutalité de mes geôliers. Les manches de sa combinaison retroussées jusqu’aux épaules, découvrent des bras élégants et musclés à la fois. De larges boucles noires encadrent un visage régulier et souriant, avec deux fossettes sur des joues bien rondes. Malgré cette allure avenante, ses grands yeux sombres me transpercent avec froideur. Une voix profonde et suave brise alors le silence.

— Ne te fie pas à mon apparence, je ne suis pas de ceux qui te retiennent prisonnier. Leurs histoires de Clandestin ne me concernent pas.

Je balbutie, troublé par sa présence magnétique :

— Qui êtes-vous ? Vous êtes là pour me libérer ?

— Tu peux m’appeler Fortuna.

Elle me jauge quelques instants, avant de répondre à ma seconde question.

— Non. Ce n’est pas pour cela que je suis venue. D’une certaine manière, nous nous ressemblons, eux et moi, car je cherche aussi quelqu’un. Je ne peux pas t’offrir la liberté, mais, si tu le souhaites, nous pouvons procéder à un échange.

— Un échange…

La femme effectue un tour complet sur elle-même.

— Il est possible que je ne referme pas la paroi par laquelle je suis entrée ici. Il est également possible que, si tu parviens à marcher en silence, tu parviennes à sortir de ce bâtiment sans être découvert. Tu peux choisir d’agir comme je viens de le décrire, mais ne t’étonne alors pas si je reviens un jour te voir pour obtenir des informations sur celui que je traque.

Je la regarde, incrédule.

— Mais, j’ignore qui est celui que vous cherchez. Et que ferez-vous si je ne peux pas vous aider en retour ? J’ai été enfermé dans cette prison par un acte de tromperie. Comprenez que j’hésite à vous accorder ma confiance. Qui me prouve que vous ne me trahirez pas à votre tour ? Et comment pouvez-vous savoir que je peux sortir d’ici sain et sauf ?

Son sourire disparaît, et emporte avec lui la grâce qui éclairait jusqu’alors son visage. Je regrette d’être allé trop loin. Après tout, si elle a pu pénétrer en ce lieu, elle doit être capable de m’en exfiltrer. Elle semble hésiter, puis ses traits s’adoucissent à nouveau.

— Le choix n’appartient qu’à toi. Je peux repartir d’où je viens si c’est cela que tu désires. Je comprends tes craintes, mais sache que tu ne représentes rien pour moi. Ta vie m’indiffère, et je n’ai aucune intention d’intervenir pour en modifier le cours. Je crois que tu peux m’aider à trouver les réponses que je cherche, il est donc dans mon intérêt de ne pas te nuire. Je vais te laisser à présent. Si tu choisis de t’engouffrer dans la brèche, décide-toi vite. Mais accepte alors les conséquences.

Comme si le temps s’écoulait en sens inverse, Fortuna est aspirée à travers la cloison. Elle s’évanouit par là même où elle était apparue, abandonnant derrière elle une paroi lacérée, dont les balancements de la peau déchirée semblent vouloir m’inviter à la suivre. Je me mets debout, hésitant. Depuis ce matin, j’ai été piégé, agressé, humilié. Mes membres martyrisés sont endoloris, et mon crâne résonne encore du choc reçu lorsque j’ai été plaqué au sol. Je suis exténué. Je ne doute pas que ma libération se paiera tôt ou tard, mais je refuse d’être un pion que l’on déplace en fonction de ses intérêts. Je franchirai cette porte, mais selon mes propres conditions. Moi aussi je sais m’évaporer dans la nature. Je disparaîtrai et ma libératrice finira bien par m’oublier. Je ferai de même, et enfouirai son souvenir avec celui de cette terrible journée au plus profond de ma mémoire.

Ragaillardi par cette pensée, je risque un regard dans l’ouverture. Ma cellule donne sur un couloir, au fond duquel je repère une porte entrebâillée. Derrière les murs lisses de la galerie, rien ne laisse soupçonner la présence d’autres prisonniers comme moi. J’essaie de ne pas songer aux âmes tourmentées qui se morfondent peut-être dans ces cachots aveugles, et me dirige à pas de velours vers la sortie. Je redoute plus que tout d’être surpris par mes ravisseurs, et je me fige au moindre bruit, réel ou imaginaire. Sans toucher la porte entrouverte, je me glisse dans une salle modeste, aux murs couverts d’étagères. Je me trouve à n’en pas douter dans la buanderie de la permanence, car les rayonnages débordent d’uniformes et vêtements incolores. Au milieu de la masse blanche, je repère aussitôt mon sac à dos, abandonné au pied d’une armoire. Je me précipite pour le ramasser. Le poids familier du paquetage sur mes épaules conforte ma détermination à sortir d’ici au plus vite. Je force l’allure, et passe sans m’arrêter dans deux pièces meublées de bureaux austères. Fortuna n’a pas menti : le bâtiment est désert. Après un autre couloir, je regagne enfin la salle où les collaborateurs m’avaient plaqué au sol. J’y pénètre en courant. Dans ma précipitation, ma jambe heurte un portemanteau, auquel sont suspendues plusieurs blouses blanches. Le poteau bascule en avant et heurte avec fracas le dallage. Je tends l’oreille, terrifié à l’idée d’avoir trahi ma présence, mais ne décèle aucun bruit. Je ne demande pas mon reste, et fonce dans le vestibule, que je traverse sans un regard en arrière. De retour dans la cour, la lumière éclatante du dehors me contraint à me couvrir les yeux. Une main puissante m’agrippe le bras. Je fais volte-face pour vendre chèrement ma peau, mais reconnais les traits sévères d’Ivan. Il me dévisage avec intensité.

— Tu es suivi ?

Je secoue la tête, sidéré de le trouver ici. Après m’avoir rapidement examiné, il pose un doigt sur ses lèvres, et me fait signe de le serrer de près. Nous traversons ensemble la place, sous les yeux indifférents des habitants, puis filons nous perdre dans le dédale des ruelles. Mon frère avance d’un pas déterminé tandis qu’il me guide vers les faubourgs de l’agglomération. Au milieu d’une étroite passerelle, il bifurque sur une allée dérobée entre deux maisons pour rejoindre une petite cour intérieure. L’endroit semble abandonné, à part une remise décrépie qui prend appui sur le mur de droite. D’un coup d’épaule, Ivan en enfonce la porte. Aussitôt réfugiés dans la pénombre il m’ordonne, le souffle court.

— Ne bouge pas. Je retourne vérifier que personne ne remonte notre piste.

Adossé à la cloison de planches, je tente de recouvrer mon calme. Je suis en sécurité avec Ivan. Il me ramènera au village, et la vie reprendra son cours. Quelques minutes plus tard, mon frère réapparaît et me confirme que nous n’avons pas été suivis. Je lui pose la question qui me brûle les lèvres.

— Ivan, comment as-tu fait pour me retrouver ? Je te croyais en rendez-vous avec le coordinateur de la périgarde !

— J’y étais. Notre entretien venait de se terminer, quand j’ai entendu parler d’un grand gars avec un sac à dos qui s’était fait pincer par les Panacéens. J’ai accouru aussi vite que possible, juste à temps pour te voir sortir par tes propres moyens.

Il affiche un visage sévère, mais sa voix vibre d’admiration. J’en éprouve une immense fierté, ainsi qu’un élan d’affection à la pensée qu’il a traversé tout Parognan au pas de course pour se précipiter à mon secours. Lorsqu’il m’interroge sur les détails de ma mésaventure, je ne peux me résoudre à le décevoir. Mon récit gagne dès lors en héroïsme ce qu’il perd en authenticité. Je passe sous silence mon inconséquence et omets de mentionner la livraison anonyme. Pour Ivan, j’ai été appréhendé par deux collaborateurs devant la permanence panacéenne. Ceux-ci m’ont emmené à l’intérieur sur la base d’une vague description qu’on leur avait fournie, et à laquelle j’avais le malheur de correspondre. J’hésite à lui parler de ma rencontre avec Fortuna, mais j’ai décidé d’effacer cet étrange personnage de ma mémoire. Je demeure fidèle à cette résolution, et prétends avoir profité de la négligence du gardien pour me glisser hors de ma cellule avant de me faufiler jusqu’à la sortie.

— L’un d’eux connaît-il ton nom ?

— Je ne crois pas. Et je n’ai rien dit qui puisse leur permettre de me retrouver. J’ai même pu récupérer mon sac.

Rassuré par mon compte-rendu, Ivan plisse les yeux et un grand sourire éclaire soudain sa figure anguleuse.

— Mon petit frère vient de tourner toute la permanence panacéenne en ridicule ! Non seulement tu dois être le premier prisonnier à t’extraire aussi rapidement de leurs griffes, mais tu ne leur as pas lâché un seul os à ronger !

Pour autant que je me souvienne, c’est la première fois de ma vie qu’il me serre contre lui. Je laisse échapper un râle quand ses bras me compriment les poumons. Il reprend sur le ton de la confidence :

— Rentrons à Aidel. Je vais m’arranger pour qu’on te propose des missions plus substantielles que tes livraisons. Tu mérites mieux que ça. Dès notre arrivée, je t’emmène voir Ourmeaux. Il te fera repasser le test.

— Merci, Ivan, mais il serait peut-être plus prudent que je me fasse discret durant quelque temps.

Mon aîné a le défaut de ne pas concevoir qu’on puisse se trouver dans un autre état d’esprit que le sien. Pour lui, le traumatisme que je viens de subir fait déjà partie du passé. En ce qui me concerne, l’expérience m’a guéri de toute autre ambition que celle de rentrer à la maison. Au son de ma voix, encore tremblante d’émotion, il semble toutefois réaliser que je ne suis pas d’humeur à célébrer ni même envisager l’avenir. Il me saisit les épaules, la mine de nouveau grave.

— Je n’en reviens pas qu’ils t’aient appréhendé en public. T’ont-ils dit ce qu’ils te reprochaient ?

— Non, je… je n’ai pas compris ce qui se passait. Un homme chauve m’a demandé de le suivre. Ils m’ont frappé… Je n’entendais plus rien.

Devant une réponse aussi approximative que balbutiante, je redoute que mon frère décèle quelque mensonge, mais il se contente de hocher la tête. Gêné par son silence, j’ajoute à voix basse :

— J’ai seulement surpris quelques mots, mais je me suis sûrement trompé. Ils disaient qu’ils avaient enfin attrapé le Clandestin.

Ivan me considère un long moment, immobile, avant de détourner les yeux.

— Tu as raison, ne prends pas de risque. Installe-toi chez moi et reste à couvert jusqu’à ce que cette histoire soit oubliée. Tu seras plus à l’aise que dans ton cabanon. Je raconterai à ceux qui demanderaient de tes nouvelles que je t’ai envoyé chercher du matériel à Roisan.

Pendant qu’Ivan soulève le rabat son paquetage, je procède à quelques étirements succincts. Contrecoup du stress enduré ces dernières heures, je suis perclus de crampes. Je m’applique à défaire un à un les nœuds musculaires qui me paralysent le dos, quand mon frère me tend une toute petite fiole remplie d’un liquide couleur lavande.

— Recette spéciale du vieil Ourmeaux. Il en préparait pour papa quand il était au plus mal. Très efficace pour oublier la fatigue et soulager la souffrance, mais attention aux effets secondaires. Deux gouttes, c’est tout.

J’acquiesce et ingurgite le sirop sans réfléchir. Bien que la quantité soit trop faible pour que je puisse en percevoir le goût, l’effet s’avère immédiat : la douleur s’évapore instantanément, comme si j’avais glissé à l’extérieur de mon corps. Ivan sourit de mon air béat, et me fait signe qu’il est temps de reprendre notre route. Libéré de toute fatigue physique, je regagne avec lui la passerelle la plus proche. Nous nous mêlons à la foule sans nous faire remarquer, et nous dirigeons vers la sortie du bourg. Malgré la présence réconfortante de mon frère à mes côtés, la peur d’être repéré ne cesse de me tarauder. Je rentre ma tête dans mes épaules pour mieux me confondre avec les passants, et avance ainsi courbé jusqu’à la passerelle interurbaine.