Piétou, hameau d’Aidel
Rendu fébrile par la fatigue et par le stress, il me faut plusieurs tentatives pour introduire la carte perforée dans la fente verticale et déverrouiller la serrure. Je me faufile à l’intérieur du sas. Le couloir est bordé de deux murs translucides, qui diffusent une lumière tamisée et apaisante dans le vestibule. Je me déchausse, abandonne mon sac à dos le long du banc central, et accroche mon pantalon et ma tunique au portant prévu à cet effet. Après avoir fermé à double tour le vantail donnant sur le village, je presse le large bouton à l’autre extrémité du corridor pour déclencher la procédure de désintoxication. Un gaz inodore descend du plafond grillagé, et se répand à travers la pièce. Après une courte attente, le claquement du pêne de la porte intérieure m’indique que je suis autorisé à entrer dans la villa. Habillé uniquement de mes sous-vêtements, je pénètre dans l’antre du coordinateur de la périgarde, vaste salle en coupole à la fois austère et avare en mobilier. En travers de la pièce trône une table immense, taillée dans une seule pierre bleutée, polie sur le dessus. Intégré au faîte du toit, un puits de lumière carré éclaire ce long plateau et les deux rangées de cinq chaises parfaitement alignées qui l’encadrent. Exceptés le comptoir de cuisine sur le mur de gauche et la banquette noire du côté droit, aucun autre meuble n’encombre les dalles grises du plancher. Au fond de la salle, quatre bungalows mitoyens occupent toute la largeur du bâtiment. Ces compartiments aux plafonds voûtés abritent les pièces secondaires : tout à droite, l’appartement d’Ivan, puis son bureau, la salle de bain, et enfin, jouxtant le mur de gauche, une chambre d’appoint pour les invités de passage.
Laissant à plus tard mon installation, je me précipite vers le comptoir de la cuisine pour explorer avec avidité le contenu des placards. J’avale d’une traite tout ce qui me passe sous la main : barres énergétiques, galettes, ou gelées en tout genre. Les textures et les saveurs se mêlent dans ma bouche en une pâte informe, mais je poursuis le pillage jusqu’à l’écœurement ; prenant appui sur le comptoir, il ne me reste qu’à fuir dans la salle de bain, où je recrache les derniers restes de nourriture dans une grande cuvette blanche. Après une toilette succincte, je me décide à aller préparer mon couchage. La soirée est bien entamée et je ne songe plus qu’à m’abandonner au sommeil et oublier pour un temps les péripéties de cette folle journée. Je pénètre dans la chambre d’amis, et contemple le lit disposé au fond de la pièce ainsi que la table de nuit qui l’accompagne. Devant cet espace dépouillé se réveille en moi le terrible souvenir de la cellule panacéenne. J’ai l’impression de quitter une prison pour une autre, et la présence invisible de ma mansarde saccagée, juste derrière la cloison, ne fait qu’accentuer mon malaise. Difficile de me sentir en sécurité dans un tel endroit. Qu’adviendrait-il si ceux qui ont profané ma tanière décidaient d’étendre leur fouille jusqu’ici ? Même s’il leur serait difficile de pénétrer dans la villa sans la carte perforée, je n’ai pas envie de courir ce risque.
Après une réflexion rapide, je prends le parti d’aller dormir chez Bénédict, pour cette nuit au moins. L’immeuble où il habite se trouve loin des allées fréquentées, et je sais comment m’y rendre sans être vu. Dans la chambre d’Ivan, je déniche un grand sac bandoulière que je remplis d’habits de rechange et de quelques denrées à offrir à mon hôte. J’emprunte aussi une cape de camouflage à large capuche qui me permettra de circuler dans les rochers en toute discrétion. Mon paquetage sur l’épaule et la cape repliée sous le bras, je rejoins le sas où je récupère mes vêtements stérilisés. Paré pour le départ, je m’accroupis pour faire pivoter le banc central, et révéler ainsi l’accès à une trappe dissimulée sous le meuble. Je soulève le lourd volet et m’engage dans l’ouverture. Mes semelles rencontrent bientôt les barreaux d’une échelle, le long de laquelle je n’ai plus qu’à me laisser glisser jusqu’au sol. Cinq pas au-dessous de la maison, je tente de m’orienter au milieu des cailloux et des étais qui soutiennent les constructions avoisinantes. Je repère le ruban suspendu de la passerelle, et ne le quitte pas des yeux pendant que j’avance en silence au cœur de la forêt de pilotis. Après quelques minutes de marche, j’atteins le début d’un étroit sentier qui descend vers le pierrier. Bien connue des jeunes du village, la piste permet de passer d’une dune à l’autre en toute discrétion. Souvent obstrué par la périgarde pour des raisons de sécurité, il a été chaque fois détourné ou redessiné, au grand dam des représentants de l’ordre. Je traverse la combe sans croiser âme qui vive, ce qui n’est pas surprenant vu l’heure tardive. En haut de la dune, les bas-fonds d’Aidel sont tout aussi déserts que le pierrier. Hormis quelques agents d’entretien, Alphée est la seule à visiter régulièrement les soubassements du village, mais elle doit déjà avoir regagné ses pénates. Malgré quelques erreurs d’itinéraire, je parviens à localiser la résidence où loge la famille Serec. Je passe sous le bâtiment et escalade sans bruit le balcon accolé à la chambre de Bénédict. Du bout des doigts, je toque sur le volet coulissant sans obtenir de réponse. J’insiste, et le panneau s’entrouvre enfin sur le visage ensommeillé de mon camarade.
— Ulysse, qu’est ce que tu fais là ? Il ne faut jamais interrompre un rêve, ou il ne pourra jamais se réaliser.
Je passe un bras dans l’interstice.
— J’espère que c’était un cauchemar alors. Désolé de te déranger Béni, mais est-ce que je peux dormir ici cette nuit ? Ma mansarde a été fouillée, et la porte ne ferme plus.
— Qu’est-ce que… ? Je ne veux pas savoir. Allez, entre, je ne vais pas t’abandonner dehors. Prends ce dont tu as besoin dans le placard, mais ne fais pas de bruit. Je travaille tôt demain.
Lorsque j’émerge de ma torpeur le lendemain, Bénédict a déjà quitté la chambre. Je m’extrais du fatras de coussins et de couvertures qui forment ma couchette improvisée, et tâtonne dans le désordre à la recherche de mon nuancier. Ma main se pose sur la sangle élimée, puis sur la rondelle froide de la cellule colorimétrique. Je l’astique du revers de la manche, mais le capteur persiste à afficher un ton jaune ambré. Pas d’erreur possible, j’ai dormi sans interruption jusqu’à l’heure du déjeuner, chose qui ne m’était pas arrivée depuis une éternité. Ma couchette repliée, je jette un coup d’œil dans le couloir désert, puis me dirige à pas de velours vers la cuisine. En face de celle-ci, la chambre parentale s’avère également inoccupée. Je suis seul dans l’appartement. Bénédict ne devrait pas tarder à rentrer, et j’ai juste le temps de nous préparer un repas avec les ingrédients rapportés de chez Ivan. Alors que je déballe la dernière galette, mon ami ouvre la porte, la face couverte de poussière et de sueur. Il salue d’un hochement de tête.
— Tiens, mon nouveau coloc est enfin debout. Pas trop fatigué par ta matinée de dur labeur ? Moi, je vais bien, merci. Rien de tel que de tirer des câbles pour bien commencer la journée.
Bénédict part se changer dans la salle de bain. Je l’interroge à distance.
— C’était quoi, le job ? Vous stabilisez les grands réservoirs ?
— Non, la tour d’observation. Ça a beaucoup secoué par là-bas. Tous les filins qui la maintiennent debout doivent être remplacés. Apparemment, les veilleurs n’aiment pas travailler penchés.
Il renifle bruyamment avant de reprendre.
— Qu’est-ce que tu nous prépares ? Ça sent la nourriture hors de prix. Tu as récupéré la deuxième pipette de ton employeur mystère ?
— Si seulement c’était le cas. Non, je me suis servi chez Ivan. Tu n’imagines pas la journée infernale que j’ai eue hier. C’est un quasi-miracle que je sois encore ici pour te parler.
Bénédict me rejoint dans la cuisine en esquissant une moue dubitative.
— Je ne sais pas trop pour qui c’est un miracle. Tu ne serais pas en train de chercher des excuses pour ta paresse légendaire ? Je suis passé à l’atelier de Johann en rentrant. Il m’a parlé de votre collaboration avec les gardiens. Lui a l’air de s’en être mieux remis que toi.
— Très amusant, mais mes problèmes n’ont rien à voir avec le buisson noir. Je parie que tu ne vas pas me croire, mais je te jure que je n’invente rien, même s’il m’arrive de me demander si je n’ai pas rêvé. Mais le plus important d’abord : tu as toujours le paquet de monsieur Mæstri ? Je suis persuadé que ceux qui ont dévalisé ma chambre étaient à sa recherche. C’est la seule chose de valeur que j’ai en ma possession.
Mon ami me jette un regard inquiet, tandis qu’il souffle sur une galette encore trop chaude.
— Il me semblait bien que tu avais parlé d’un cambriolage hier. Tu as vraiment un mauvais karma. Mais tu es sûr qu’il n’y a pas une autre explication ? Je l’ai ouvert, ton paquet, et c’est pas le genre de bibelot qui suscite les convoitises. Rassure-toi, il est en parfait état. C’est la coque de protection qui a tout pris.
Voilà enfin une bonne nouvelle. Je n’ai plus qu’à attendre que le contact de Bénédict replace l’emballage sous vide, et tout rentrera dans l’ordre. Rasséréné par la perspective d’une résolution prochaine de l’incident, je raconte sur un ton badin mes mésaventures à Parognan, en occultant toutefois l’intervention de Fortuna. La bouche de Bénédict s’ouvre de plus en plus grand à mesure que j’avance dans mon récit. Je me gausse de son expression ahurie.
— Je ne savais pas que les jumeaux Verseli avaient un petit frère. Allez, mange, tu vas me vexer. Et tu risquerais de perdre du poids.
— Mais attends, Ulysse, faut pas rire avec ces choses-là, c’est possible !
— J’en doute. Mais ça ne t’irait pas de toute façon. Ce sont tes courbes gracieuses qui font tout ton charme.
Bénédict secoue la tête.
— C’est de toi que je parle : ton arrestation, les tentatives d’intimidation, les Panacéens qui s’excitent de plus en plus… Ça ne ressemble pas à une coïncidence. Et si tu étais vraiment le Clandestin ?
— Tu délires, mon pauvre. À mon avis, c’est juste un énorme malentendu.
Mon ami croque dans le biscuit, et mastique tout en réfléchissant.
— Souviens-toi de la chanson. « Le Clandestin est né ici, mais vient de loin ». Tu es d’Aidel, pas de doute, je te connais depuis tout petit. Mais je n’ai pas oublié non plus comme on te faisait enrager, en disant que des étrangers aux yeux multicolores avaient dû t’abandonner chez nous. Et si on avait vu juste ? Tu ne ressembles pas particulièrement à ton frère.
Je lève les jeux au ciel.
— Parce que toi, tu es le portrait craché de ta sœur peut-être ? Regarde, je « tiens le monde au creux de ma main », bouh !
Bénédict recule d’un pas pour échapper aux doigts que j’agite sous son nez, et hausse les épaules.
— Bon, d’accord, je ne sais pas encore pour le reste du poème, mais c’est peut-être le moment d’aller déterrer tes secrets de famille.
Malgré mon apparente désinvolture, je dois admettre que son raisonnement se tient. Mon ami va finir par me faire douter. Je balaie ses élucubrations d’un revers de la main.
— Au lieu de raconter n’importe quoi, montre-moi ce que contient le paquet que je t’ai laissé.
De retour dans la chambre, je m’assieds sur le lit de Bénédict. Celui-ci ouvre le tiroir de son bureau, et en retire une pochette oblongue, qu’il me confie. Je défais l’emballage de toile, et pose enfin les yeux sur la cause de mes malheurs : une paire de cylindres contigus et réfléchissants, longs d’une coudée environ. Leur surface est si bien polie que mon visage s’y reflète, filiforme. Sur les couvercles ronds des deux tubes brillants est gravé un cercle fendu en deux. Je lève un regard interrogateur vers mon ami.
— Écarte les deux poignées.
Voyant que je ne comprends pas, il joint ses deux poings fermés puis ouvre les bras. Je reproduis son geste pour séparer les deux rouleaux. Après une faible résistance, les cylindres s’éloignent l’un de l’autre, dévoilant une feuille translucide qui les relie entre eux. L’intervalle cesse de grandir lorsque la membrane souple a atteint les proportions d’un carré. L’instant d’après, une ligne rouge dessine une mince silhouette humaine au centre de la page. Le trait a parcouru la surface comme si de l’encre y avait été injectée par un jeu de tuyaux et de pistons. Bénédict reprend :
— Maintenant, fais basculer une poignée en avant, et l’autre en arrière, comme si tu voulais vriller la feuille.
J’applique à nouveau ses consignes. Le mouvement des cylindres anime la ligne rouge, qui se met à tournoyer sur la plaque blanchâtre. Le lacet virevolte, forme tour à tour des dizaines d’illustrations, toutes constituées d’un tracé unique et ininterrompu, puis se fige lorsque je replace les tubes en position parallèle. Au premier coup d’œil, je reconnais les contours d’une oreille. La représentation s’avère extrêmement précise, et inclut tous les détails du lobe et du pavillon. Subjugué, je réitère l’expérience. Intercalés entre de multiples schémas abstraits c’est successivement un genou, un orteil et un sourcil qui s’affichent au centre la feuille. Incrédule, je referme la liseuse, et lève les yeux vers Bénédict.
— Qu’est-ce que c’est à ton avis, une sorte de recueil anatomique ?
— On dirait bien. Même les dessins qui ne ressemblent à rien au premier abord n’ont pas l’air tracés au hasard. Je me demande si ce ne sont pas des gros plans de certaines parties du corps. J’ai aperçu quelque part le profil d’un poil et j’ai cru aussi reconnaître les détails de plis sur la peau. Je ne vois pas trop ce qu’Yves Mæstri compte faire d’un document comme celui-ci.
— À ce propos, tu as des nouvelles de ton « technicien » ?
— Oui, j’allais t’en parler. Il sera à la quittance de l’oncle de Sœline. La fête est prévue pour après-demain, et on s’y est donné rendez-vous. Rien de tel qu’un lieu public et fréquenté pour passer inaperçu. D’ailleurs, mes parents sont déjà là-bas. Ils donnent un coup de main pour préparer le décrochage, et ne seront pas beaucoup à la maison. Si tu veux, tu peux loger ici jusqu’au retour de ton frère.
J’accepte la proposition avec joie, heureux d’éviter un isolement solitaire et ennuyeux. J’aimerais en outre profiter de ce séjour chez Bénédict pour consulter plus en détail cet ouvrage fascinant, avant qu’il ne soit enfin livré à son destinataire. Pendant que mon ami vaque à ses occupations, je passe donc l’après-midi et la journée du lendemain à étudier le contenu du double cylindre. Les méandres de la ligne rouge m’hypnotisent. J’y consacrerais volontiers tout mon temps si Bénédict ne se plaignait pas d’être seul à alimenter les conversations.
Au matin du troisième jour, un schéma singulier retient mon attention. La plupart des pages du recueil affichent des motifs simples et épurés, mais certaines arborent au contraire des illustrations beaucoup plus complexes. C’est le cas de celle qui pique ma curiosité. L’intégralité de la membrane est couverte de grandes courbes parallèles, qui la traversent de bas en haut en s’incurvant légèrement vers le côté. L’agencement des traits m’est familier, sans que je parvienne pour autant à en expliquer la raison. Fatigué de fixer inlassablement la même image, je me laisse distraire par un grain de poussière qui virevolte devant mes yeux. Je le regarde osciller de droite et de gauche au gré des turbulences jusqu’à ce qu’il finisse sa course en plein milieu du feuillet strié de rouge. Le recueillant avec mon index pour l’examiner, je remarque avec stupeur le relief de ma peau où repose la particule grisâtre, et comprends en un instant le contenu de l’énigmatique dessin que j’ai sous les yeux. Les courbes écarlates décrivent tout simplement les lignes concentriques d’une empreinte digitale !
À la fois soulagé et déçu d’avoir percé un mystère en fin de compte assez banal, je me tourne vers le couloir, d’où proviennent des éclats de voix. Bénédict fait son entrée dans l’appartement, suivi d’une adolescente aux joues rondes et au front proéminent. Ses longs cheveux châtains, soigneusement peignés, la feraient passer pour un enfant de chœur, si ce n’était le regard méprisant avec lequel elle me dévisage.
— Qu’est-ce qu’il fait là, lui ?
Je salue la sœur de Bénédict sans me formaliser de son absence habituelle de toute bienséance.
— Salut Cléore. Ça fait un bail.
Bénédict s’empresse d’expliquer à sa cadette les raisons de ma présence.
— Je l’héberge pour quelques jours. D’ailleurs, tu le saurais déjà si tu venais nous voir de temps en temps.
— Ces lourdauds de la milice me pinceraient trop facilement si je passais ma vie ici. Et maintenant, c’est encore pire s’il loge chez nous.
Son frère lui assène une tape derrière la tête, mais elle esquive le coup.
— S’il te plaît, Cléo, un peu de respect pour Ulysse. Il a assez de soucis comme ça.
— Justement. Je sais ce qui lui est arrivé, et je te répète qu’il va nous apporter que des ennuis.
J’interviens alors que Bénédict lève à nouveau une main vengeresse.
— Attends Béni. Cléore, qu’est-ce que tu connais exactement de mes problèmes ?
— Rien du tout. Simplement que ta cabane a été fouillée.
— Et peux-tu me dire comment tu es au courant ?
Elle marque une pause, et fait manifestement semblant de chercher ses mots.
— Disons que j’étais pas loin quand il a forcé la porte.
Satisfaite de son effet d’annonce, elle fait mine de regagner sa chambre. Bénédict la retient sans ménagement.
— Tu restes ici, tu t’assieds, et tu nous racontes tout ce que tu as vu.
L’intéressée obtempère, le sourire aux lèvres. Pour entretenir encore un peu le suspense, elle prend soin de recoiffer inutilement ses cheveux, comme si le coup manqué par Bénédicte avait défait sa mise. Après s’être raclé la gorge, elle explique d’une voix chantante :
— Ne me demandez pas quoi, mais j’avais à faire à Piétou. C’était il y a quatre jours, je dirais. Bref, je traîne vers le haut du hameau, quand j’aperçois une silhouette qui se faufile derrière une maison. Au début, je crois que c’est les Verseli qui veulent m’attraper. Alors je me cache moi aussi. Puis, je comprends que le gars ne m’a pas du tout remarquée, et même qu’il est deux fois plus costaud que les jumeaux. Je trouve ça bizarre, et comme j’aime bien tout savoir, je le prends en filature. Et devinez où il va.
Nous attendons la suite de l’histoire, mais Cléore escompte manifestement une réponse de notre part. Bénédict presse sa sœur :
— Oui, c’est bon, on n’est pas idiots. Continue.
— Dis-le alors, si tu es si malin. Il allait où ?
— Cléore !
— Dis-le, Béni.
Mon ami pousse un soupir exaspéré, mais parvient tout de même à garder son calme.
— Il allait chez Ulysse. Tu es contente ?
— Voilà, tu vois, c’était pas compliqué. Oui, il allait chez ton copain, et il se retournait sans arrêt pour vérifier qu’il n’était pas suivi.
— Il ne t’a pas repérée ?
— À ton avis ? D’abord, il a frappé plusieurs fois à la porte. Il voulait s’assurer que t’étais bien parti. Après, il a pris une sorte de marteau et il a défoncé la serrure. J’ai pas pu voir ce qu’il fabriquait à l’intérieur, mais ça a duré pas mal de temps et, quand il est ressorti, il avait pas l’air content.
Suspendu à ses lèvres, je la presse de continuer :
— Cléore, c’était qui ?
Elle me regarde droit dans les yeux, comme si elle savourait à l’avance ma réaction.
— Le grand chauve qui fricote avec Sœline Nuvès.